© Michel Fingerhut 1995-8 ^  

 

Henry Bulawko:
La rose de la mémoire
Un récit

in Après Auschwitz n° 254 (janvier 1995) © Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie 1995
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Nous remercions l'Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Un survivant du camp d'Auschwitz, qui s'était caché lors de l'évacuation du camp devant l'avance de l'Armée Rouge, l'avait trouvée parmi les déchets, non loin du four crématoire au deux-tiers détruit.

II est sorti de son trou dès qu'il lui apparut que les tortionnaires étaient partis. II se croyait seul, mais des groupes d'autres déportés, certains restés auprès des malades intransportables, commençaient à se montrer au grand jour.

On se croisait, étonné de ne pas être le seul survivant ; les autres, par milliers, étaient partis en évacuation, par trains découverts ou à pied, par moins 30 degrés. On posait des questions dans l'espoir de retrouver un parent, un ami.

II lui était difficile d'admettre qu'il pouvait enfin circuler sur ce terrain gelé et crevassé, sans entendre les hurlements des S.S., les aboiements des chiens, sans craindre les coups de feu ou de gourdins...

II était libre, mais il hésitait encore à se l'avouer. Autour de lui, on s'agitait, certains craignant que les S.S. aient laissé des charges explosives. Mais les bandits étaient partis en hâte. Ils s'étaient souvenus des horreurs qu'ils avaient accumulées en terre soviétique (eux ou leurs semblables) et ils craignaient le châtiment qu'on leur réservait.

Le survivant s'éloigna du lieu où d'autres s'agitaient, mais ses pas le ramenaient vers l'emplacement où se trouvait une partie de la carcasse du crématoire. Qu'y cherchait-il? II ne le savait pas lui-même.

Tout autour, il y avait des pans de mur, de la pierraille, des détritus de toutes sortes, des chiffons déchiquetés — tout ce qui représentait la fin d'un monde. Mais il n'en avait pas encore conscience. Ce qu'il savait, c'est que dans ces ruines et lambeaux se trouvaient les restes d'une humanité qui avait connu ici une fin tragique. Y aurait-il un après?

Soudain, il s'arrêta. Au milieu de l'amas qui jonchait le sol, il vit poindre une couleur. Son regard, en s'approchant, découvrit quelque chose qui ressemblait à une plante, à une fleur peut-être.

Comment était-ce possible? A l'ombre du crématoire, aucune plante ne pouvait survivre, car la cheminée déversait sa fumée dont retombaient des restes calcinés, d'un noir rougeâtre, qui tuait toute vie.

Les oiseaux avaient disparu depuis longtemps, fuyant les odeurs mortelles.

II se pencha, dégagea ce qui s'avéra réellement être une fleur, mieux — une rose. Mais une rose étrange aux pétales parsemés de taches noires.

Délicatement, il la caressa. Soudain, elle se détacha d'elle-même de son plant et vint se nicher au creux de sa main, comme pour y chercher un peu de chaleur, un peu de vie.

Avec délicatesse, il la tint, de crainte de l'abîmer, de voir ses pétales se détacher, s'envoler poussées par le vent glacé.

Mais non, elle restait la, paisible, allongée dans sa paume. N'avait-elle pas survécu aux déchets du crématoire, au gel de la terre, aux pluies dévastatrices.

Soudain, des bruits de joie parvinrent jusqu'à lui. II entendit des Français et des Françaises crier « les Russes sont là ».

Et il vit de loin venir les libérateurs, des soldats pour qui la guerre n'était pas terminée. Auschwitz-Birkenau, avec son lot d'horreurs, n'était qu'une halte sur la route qui allait les conduire à Berlin.

Y eut-il la fête? II ne s'en souvient plus. On soigna les malades, on apprit aux affames à manger, à reprendre les gestes « normaux » de la vie. Il avait vaguement conscience de ce qui lui arrivait.

Quand il se retrouva, quelque temps après dans un centre de regroupement de Katowice, il s'aperçut, non sans étonnement, que sa rose, qu'il avait oublié d'arroser, se trouvait toujours parmi les divers objets et vêtements qu'il avait rassemblés. Elle était toujours là, apparemment vivante.

II la contempla, intrigué ; l'était-elle vraiment, vivante?

Comment est-ce possible? Elle aurait dû se réduire en cendres depuis longtemps.

Mais non, elle était là et il ne sut si elle incarnait la vie retrouvée ou la mort installée à jamais dans sa mémoire.

Ce qui était évident, c'est qu'elle n'était pas une fleur comme les autres. De rose, elle n'avait que la forme, mais les taches noires lui enlevaient cette couleur vive qui en faisait la beauté. Etrange alliage en vérité! Qu'en faire? La rejeter? Que non! Quand il l'avait prise dans sa main, il avait eu l'impression qu'elle s'y blottissait, comme si elle avait trouvé l'abri qu'elle cherchait, heureuse d'être arrachée à l'amoncellement nauséabond qui la retenait prisonnière.

Le rescapé l'enveloppa délicatement dans un mouchoir et la plaça dans la vieille valise récupérée sur un tas abandonné. Ceux qui les avaient apportés là de leur ville ou village où des gens vivaient « normalement », avaient disparu à travers la cheminée que les S.S. appelaient, dans leur langage à l'humour macabre, le « Himmel-Kommando » ; le « Kommando du ciel ».

De Katowice, on transféra le groupe, par train, jusqu'à Odessa. On traversa l'Ukraine, des villes détruites, des terres brûlées. A Odessa, des bateaux anglais et néo-zélandais allaient ramener les déportés, prisonniers et travailleurs civils (on reconnaissait ces diverses catégories à leur apparence et à leurs vêtements) à Marseille.

Plusieurs fois. en cours de route, il rechercha la rose-noire dans le coin de sa valise qui l'abritait , elle était toujours là, intacte...

Quand il rentra à Paris et qu'il retrouva un chez-soi (ce qui n'était pas simple car ils étaient nombreux ceux auraient souhaité ne pas voir revenir les Juifs envoyés au loin), il se mit à ranger ses affaires.

Vint le tour de la rose-noire, et il se demanda qu'en faire. La mettre dans un bocal approprié, un petit vase rempli d'eau? Visiblement, elle n'en avait pas besoin.

II la plaça provisoirement sur la cheminée, dans un plateau doré qui semblait lui convenir. Un jour, il allait falloir lui trouver un meilleur gîte, un lieu qui lui conviendrait mieux. Plusieurs fois, en cours de route, il s'était demandé si cette fleur étrange lui appartenait ou si elle portait en elle un mystérieux message.

C'est en la fixant, immobile et immuable, qu'une pensée se glissa dans son esprit:
-- Ce n'est pas une rose ordinaire. II n'en est pas de semblable, recouverte de taches noires, et qui plus est, en état de résister au déroulement des jours, des semaines et des mois.

Puis ce fut comme une révélation:
-- Cette rose, qui n'en est pas une, qui a poussé au pied du crématoire, n'est pas une simple fleur. C'est un symbole: celui de la mémoire.

Et c'est ainsi qu'il choisit de la dénommer. Le rescapé possédait donc « la rose de la mémoire ».

II en était le dépositaire, mais n'appartenait-elle qu'à lui seul?

Certes, non, elle était la mémoire de tous ceux qui n'étaient pas revenus, qui avaient disparu dans les cimetières invisibles où les corps se transformaient en cendres que le vent emportait et éparpillait au gré de son humeur.

Quelque part dans le cimetière du Père Lachaise, non loin du lieu où l'on éleva le modeste monument dédié aux victimes d'Auschwitz, il la replanta dans un coin discret où elle ne risquait pas d'être écrasée.

Au cours des temps, il avait réalisé qu'il était inutile de l'arroser, elle ; elle avait en elle sa propre sève inépuisable. Souvent, il venait la voir et un dialogue muet s'échangeait entre eux, répétant les mots chambre-à-gaz, crématoire, sélection, « Sonder-Behandlung » traitement spécial, musulmans, désinfection, Zyklon B, Himmel Kommando, évoquant les cendres s'échappant de la cheminée du crématoire.

Langage codé, décrypté par les anciens, qui permettait, à l'aide d'une serviette et d'une savonnette, d'abuser ceux que l'on envoyait à la mort. Pour d'autres, on fut moins délicat: la matraque, la balle dans la nuque, le coup mortel ou, plus simplement, la mort par l'épuisement, la maladie ou la faim.

L'homme et la rose étaient réunis par un passé qui s'estompait peu à peu, renaissant à chacune de leurs rencontres.

Vint le moment où le rescapé cessa de venir caresser sa rose du regard. Oh! II ne l'avait pas oubliée, mais ses forces, qu'il avait mises à contribution lors de son combat quotidien contre la mort, l'avaient abandonné.

Avant de s'éteindre, il avait demandé que son corps soit incinéré. Et en un triste jour pluvieux, un petit cortège passa devant la rose noire pour se rendre au Colombarium. C'est là que ses cendres allaient prendre place à jamais.

Un mystérieux instinct permit à la rose noire de réaliser que c'était son ami qu'on amenait et qu'elle ne le reverrait plus.

Malgré leur proximité, il n'y eut plus d'échange entre eux.

Et la rose-noire, comme si elle comprenait qu'elle n'avait plus personne à attendre, se mit à décliner. Elle s'étiola.

Tombèrent d'abord les points noirs propres à sa personnalité. Puis, redevenue une fleur pareille aux autres, elle perdit ses pétales, s'effrita, avant de devenir une petite masse informe qu'un balai dispersa.

Passant, qui viens te recueillir devant un des monuments érigés au cimetière du Père Lachaise, ne recherche plus dans leur ombre l'étrange fleur qu'il t'a paru apercevoir lors d'un précédent pèlerinage.

La rose de la mémoire a disparu avec le dernier témoin.

Juin 1994

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