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Henri Bulawko:
Et nous sommes arrivés hors du monde
Témoignage recueilli par Elisabeth Fleury
in l'Humanité (13 mars 1998) © L'Humanité 1998
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Nous remercions l'Humanité de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
Henri Bulawko est âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il est arrêté à Paris et interné à Drancy. En juillet 1943, il est déporté vers Auschwitz. Il préside aujourd'hui l'amicale des anciens de ce sinistre camp.

'Le voyage a duré trois jours. Entassés, une centaine, dans l'obscurité. C'est comme un coma de la mémoire. On ne sait pas ce qui se passe à l'extérieur, on ne voit pas les pays que l'on traverse, on ignore même la destination du convoi. Une rumeur courait, parmi nous, selon laquelle nous partions travailler dans une usine de conserves de fruits en Bavière. Nous nous y raccrochions. Les cris des enfants et les paroles de réconfort de leurs mères, les pleurs de celles qui n'ont pas de lait à donner à leurs petits... c'est surtout de cela que je me rappelle. L'eau a tout de suite manqué, nous n'avions pas de nourriture. J'ai jeté une lettre par une fente du wagon. Ma famille l'a reçue: les cheminots transmettaient les bouts de papier qu'ils trouvaient sur les voies.

'Nous sommes arrivés dans l'après-midi du troisième jour. Il pleuvait. Nous ne savions pas que nous étions en Pologne, à Birkenau. La rampe d'arrivée se trouvait, à cette époque, à deux cents ou trois cents mètres de l'entrée du camp. Ce n'est que plus tard qu'elle a été prolongée jusque derrière les grilles.

'L'arrivée c'est quelque chose d'inattendu. Comme tout le reste, d'ailleurs. Tout à coup le train s'arrête. Les portes s'ouvrent. Des petits personnages en vêtements rayés pénètrent dans les wagons, prennent nos bagages. On pourrait porter un jugement négatif sur eux, mais je n'oublie pas qu'ils nous murmuraient des conseils à l'oreille 'ne dis pas que t'es médecin, mets-toi à gauche...', ceci, cela. Ils disaient aux femmes de s'écarter de leurs enfants, car ils savaient qu'elles iraient tout de suite à la chambre à gaz. Mais quelle mère aurait pu l'accepter?

'Pendant ce temps, on nous faisait descendre à toute vitesse, on nous bousculait. En bas, il y avait le docteur Mengele, des SS en armes, des chiens qui aboyaient, des soi-disant médecins qui étaient là, avec des petites baguettes, pour organiser la sélection. Les valides à gauche, les autres à droite. Les femmes et les enfants dans des camions tout de suite.

'Tout était tellement rodé que cela n'a duré que quelques minutes. Ils travaillaient ainsi depuis des années. Nous n'avions pas le temps de descendre que, déjà, les premiers camions bâchés partaient pour les chambres à gaz. On n'en savait encore rien à cet instant. Un copain m'a même dit: 'Regarde, c'est bien, les femmes les enfants et les vieux n'auront pas à marcher. Ils les mettent dans des camions.' Après ces trois jours de voyage, nous étions hors d'état de réfléchir. Sur le millier de juifs que convoyait le train, nous sommes restés deux cents hommes.

'Ce n'est qu'une heure plus tard, au moment où on nous a passé la tondeuse et tatoués, que le mot 'chambre à gaz' est entré dans notre vocabulaire. Avec une froideur que je peux comprendre, maintenant, les prisonniers qui nous rasaient nous ont dit, en désignant une très grande cheminée qui fumait: 'Vous ne reverrez plus vos femmes et vos enfants. Ils sont passés par les Himmelkommandos. Les commandos du ciel.' Certains ont reçu un tel coup, à cette minute, qu'ils ne s'en sont jamais remis. Moi, j'étais tout seul. Je n'avais pas de famille. C'était plus facile.

'Nous étions arrivés hors du monde. Dans un univers où la brutalité est gratuite. On ne parle plus, on crie. On nous traite comme des bêtes. On nous dit: 'Tu n'as plus de nom mais un numéro.' Il y avait une volonté de nous démolir, de nous empêcher de réfléchir, d'être des hommes. Les prisonniers à qui nous avions affaire nous disaient que nous ne tiendrions pas trois mois. Trois mois, trois mois... c'était comme un chiffre magique. Et terrifiant.

'Dès les premiers jours, il y a eu des morts. Je me souviens d'un moniteur de Joinville, costaud, qui a succombé au bout d'une semaine. Beaucoup d'autres se sont effondrés très vite. Mais cela ne suscitait pas tellement d'émotion. Nous avons très vite oublié nos prénoms.

'Au bout de dix jours, on a amené les survivants sur un petit plateau d'herbe. Une douzaine de personnes, des civils et des SS, sont alors arrivées, d'énormes cigares à la bouche. Il y avait là les responsables d'une firme, IG-Farben, peut-être. Ils venaient de passer un accord avec les SS pour acheter de la main-d'oeuvre destinée à une mine de charbon et à une centrale électrique en construction. On nous a fait déshabiller. Ils sont venus tâter les bras, regarder la bouche, les yeux, comme des chevaux. Ceux qui étaient aptes ont été pris, les autres ont été ramenés au camp. On n'a jamais su ce qu'ils sont devenus. C'est comme cela que je suis parti travailler au camp de Jaworzno...

'Bien plus tard, je suis rentré gare de Lyon, à Paris. Mon frère était sur le quai, parmi la foule. Il m'a dit: 'Maman t'attend.' Et c'est comme une parenthèse, atroce, que je pouvais enfin refermer.'

Témoignage recueilli par ELISABETH FLEURY

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