Premier repas
Notre libération eut lieu le 8 mai 1945 au Ghetto de Theresienstadt par des Mongols russo-asiatiques qui traversèrent le Camp à la poursuite des ennemis.
Cette liberté promise était là, réelle, palpable - mais laissant un goût doux-amer.
Livrées à nous-mêmes, une nouvelle organisation s'instaura. Par bonheur, des prisonniers de guerre nous envoient un colis, cadeau inestimable, il contient des cigarettes - lesquelles nous servent de monnaie d'échange avec la population tchèque. Pour telle denrée, tant de cigarettes, vêtements, rouge à lèvres etc. Le marchandage allait bon train.
Les plus enhardies sortaient la nuit de l'enceinte, pourtant gardée, pour raser la campagne, à la recherche de choux raves, bettes et autres substances dont nous fûmes tant sevrées. Nous n'avions cure des coups de fusil d'agriculteurs, nous étions les envahisseurs.
Une nuit de mai, je m'aventurai plus loin et j'aboutis à une demeure bourgeoise qui semblait abandonnée par ses propriétaires. Devant ce déploiement de luxe, j'aperçus la vaisselle, blanche porcelaine finement ciselée à l'or fin, l'argenterie et les cristaux, je me vis déjà attablée devant un festin. Une jolie table roulante fit mon affaire, je pris 7 couverts complets pour mon groupe de camarades et moi.
Un coup d'oeil à la cave où, sur les étagères, régnaient en maîtres des bocaux de conserves traditionnelles - trésors bien alignés.
Cruel dilemme... Victuailles ou vaisselle ? Impossible d'emporter les deux. J'emportai mon précieux butin sur la table roulante.
Le chemin du retour cahin-caha se fit cependant sans casse.
Lorsque mes camarades me virent avec mon trésor, elles me traitèrent d'illuminée, qu'allions-nous mettre dans ces assiettes ? Avec le troc cigarettes/farine, je passai la nuit à fabriquer des nouilles, bien décidée à épater mes camarades.
Le lendemain, après une cuisson de fortune, je servis des pâtes dans des assiettes de porcelaine. Nous nous regardions, tout heureuses. Bien des regards alentour se demandaient comment ce festin avait pu avoir lieu... Je m'en étonne encore aujourd'hui.
Renée Eskenazi
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