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Lilly Osbert-Levy:
L'évacuation d'Auschwitz
in Après Auschwitz n° 261 (décembre 1996) © Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie 1996
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Nous remercions l'Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Janvier 45

Les bruits sont tenaces et divers.

Ceux qui viennent jusqu'à nous ; bruits d'armes qui tirent, bruits d'engins automatiques qui claquent, bruits sourds des chars qui avancent, bruits des bombes qui explosent tout près de nous, bruits du front qui se rapprochent, s'accentuent et nourrissent nos espoirs, ceux que la rumeur « Radio-Auschwitz » annonce, colporte et précise « on évacue le camp ».

Ceux des ordres et contre-ordres, donnés, hurlés par les SS de plus en plus violents, hargneux, colériques et menaçants.

Sommes-nous en état de comprendre, d'analyser? Non. Un matin après un court appel, tout semble inorganisé, inopiné, insolite.

Après un appel qui a perdu son rituel, la rumeur persistante d'un départ est confirmée. Maintenant elle est effective ; l'ordre de l'évacuation du camp est donné.

Depuis de longs mois, rien ne parvient à nos cerveaux, cette fuite nous surprend, nous réjouit à peine.

Cependant aujourd'hui c'est tangible.

Tout Auschwitz est en mouvement, tous les kommandos, tous les services: cuisines, ateliers, administrations, évacuent. Tous les prisonniers et les SS. Tout, sauf ceux qui sont laissés pour morts et pour une fois mourront « tranquilles » de leur belle mort sur leur paillasse. Tout le camp se dirige vers la sortie.

Bel embouteillage, goulot d'étranglement pour franchir le seuil de la porte où nul orchestre ne joue. On piétine sur place, on se gèle sur place, on tremble physiquement et moralement sur place.

Aucun ordonnancement, des troupeaux d'animaux humains, colonnes informes, masses amorphes franchissent la porte du camp.

Aucun ravitaillement, ne parlons pas de l'épuisement, il est ce qu'il est. Nous sommes mal vêtues, mal chaussées.

A la grâce de Dieu!

Dieu miséricordieux!!

La belle machine est détraquée, l'ordre souverain du 3ème Reich est mis à mal.

Les kommandos se croisent en ordre dispersés: tous sur les routes... Direction Nord-Ouest. On s'éloigne du front qui, lui se rapproche...

Dommage!

Nos libérateurs sont derrière nous. Ils courent sur nos pas mais hélas les SS nous poussent en avant dans le mauvais sens, comme du bétail que l'on conduit à l'abattoir.

Et ce sera l'abattoir.

L'ordre immuable des rangs - cinq par cinq - n'existe plus. C'est un troupeau qui avance, sous les hurlements, les injures, les malédictions et les coups des SS, nos compagnons de route.

L'arrêt d'une minute pour remettre une chaussure, un chiffon autour de la tête, autour des mains, autour des pieds, c'est la mort. Tout arrêt est un arrêt de mort.

Aussitôt un coup de revolver claque, pour rien, on ne peut pas reprendre son souffle sans perdre la vie.

On ne boit pas, on ne mange pas, on ne s'arrête pas pour aucun besoin.

Rien n'est prévu, c'est marche ou crève: on crève.

Les colonnes de miséreux marchent, automates, absents, les yeux hagards.

Le froid d'abord, la faim ensuite, la soif après, la fatigue toujours. Aboutissement implacable: la mort.

Evacuation diabolique, acharnement morbide, fuite pathétique, née d'une volonté désespérée, folle de ceux qui se croyaient les maîtres du monde pour mille ans et se sauvent maintenant avec leurs victimes épuisées, mourantes devant les ennemis d'hier vaincus, aujourd'hui vainqueurs. Réflexions que nous ne nous faisons pas.

Nous subissons un exode démoniaque, marchons sur de longues distances, dans le vent dans le froid. Sur la neige marchons, marchons robots ventés, gelés, englués, mors vivants, morts tout à fait, tout à l'heure, ce jour, demain!

Nous longeons part et d'autre de la route des cadavres, nos camarades, ceux qui comme nous se traînaient, à bout de force, de pouvoir, de vouloir, épuisés, trouvant dans la mort la délivrance définitive.

Notre compassion, notre sensibilité sont atténuées, réduites, inexistantes, marquées par une faim atroce et nous nous surprenons à songer qu'il y a peut-être dans les maigres bagages de ces victimes un peu de pain, de sucre, qui nous aideraient à survivre. Nous marchons des journées entières, pas de pose pour manger ou boire, d'ailleurs il n'y a rien à boire ou à manger.

Cela durera trois jours, trois nuits.

Après une longue journée, quelques heures de repos dans la paille dans des granges réquisitionnées.

Difficiles à trouver le sommeil, trop fatiguées, épuisées, affamées. Puis nous repartons pour notre route infernale. Nous nous soutenons les unes les autres, ajustées, emboîtées, imbriquées. Tour à tour, par trois, nous marchons, celle du milieu dort, automate, maintenue par les deux autres et inversement. Les SS marchent aussi, ils ne semblent pas heureux et n'apprécient guère cette marche forcée.

Pourtant ils tirent, tirent, anéantissent imperturbablement... Mais eux, lorsqu'ils sont fatigués, ils rejoignent à l'arrière, les voitures logistiques. Armée de gueux, nous dans le physique, eux dans l'infamie.

Enfin, nous arrivons devant une gare inconnue. Nous sommes encore vivantes, nous pouvons encore grimper sur les plates-formes de ces wagons sans toit, enneigés à mi-hauteur de la paroi, humides, froids, glacés.

Premiers refuges de cette marche d'enfer, de cette marche de la mort. Ces wagons plombés nous conduisent où? Toujours nous subissons ignorantes de notre sort!

Incontestablement nous montons vers le Nord-Ouest de l'Allemagne. Nous sommes spectatrices d'une guerre aérienne, réjouissante pour nous, pas pour eux.

Ça canarde, ça bombarde, ça brûle.

Tant pis si on en fait les frais, inconscientes, nous sommes heureuses.

Long voyage, longue attente, longue immobilité... Nous contournons Berlin qui brûle... d'autres villes encore. Trois jours, trois nuits...

Au petit jour, nous arrivons à Ravensbrück. Nous ne sommes pas attendues, la porte du camp est fermée aux nouvelles locataires.

Et pour parachever nos souffrances, conclure cette longue marche, survivre au trajet du train frigorifique, nous attendons jusqu'au jour, debout, transies, épuisées, affamées, notre admission à Ravensbrück.

Pas de place dans les baraques, une tente est dressée, pour nous toutes mêlées, aryennes et non aryennes, les traditions se perdent. Là commencent un autre épisode.

Lilly Osbert-Levy

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