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Denise Toros-Marter:
Au «Revier» des Tziganes, à Birkenau, ma libération
in Après Auschwitz n° 254 (janvier 1995) © Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie 1995
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Nous remercions l'Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Nous sommes début janvier 1945, et je suis toujours affectée a la « Weberei »1.

II fait un froid de canard (-30°) et pour la 3e fois depuis le début de l'hiver, mes pieds gelés me font terriblement souffrir.

Ce dimanche, on nous conduit à Briginsky pour la douche, douche brûlante accompagnée de seaux d'eau glacée déversés par la kapo du sauna. Mes pieds sont maintenant bleus, et j'ai des difficultés énormes pour enfiler mes chaussures. Impossible de marcher 3 km pour rentrer au camp. Deux camarades me prennent en poids et sous les sarcasmes et les gourdins de nos gardes-chiourmes, me ramènent au block ou je m'écroule, gémissante de douleur, de fièvre et de soif.

La nuit, je n'arrive pas à retirer mes chaussures raidies par la neige. J'y parviens finalement et passe des heures à me frotter le bout des pieds pour activer la circulation.

Le lendemain, la Blockova me propose pour « l'Ambulanz » où je suis transportée en traîneau, car je refuse de faire un pas, jusqu'au Revier du Camp des Tziganes2. Après avoir passé la « visite », on m'affecte au block chirurgical et on me donne un lit dans la Stube d'Annette, lit que je partage avec une hongroise.

Annette3 est une juive polonaise résistante, déportée de France. Elle me prend tout de suite en amitié. J'ai 16 ans et relativement une « bonne bouille ». Je bénéficie d'une couverture supplémentaire et d'une toilette effectuée chaque soir par Annette. Mes pieds forment des cloques énormes et on m'administre un bain bouillant qui les fait crever et qui me laisse évanouie.

Journal clandestin à la main, Annette m'affirme que les troupes soviétiques sont à moins de 50 km d'Auschwitz et que la libération est proche. Je suis tellement anéantie par la douleur que plus rien ne m'atteint, même pas le bruit du canon.

Le 17 janvier au soir on nous distribue un pain entier. Ce n'est pas normal, et cela cache quelque chose!

Le 18 janvier, ordre est donne par les S.S. et les kapos d'évacuer le camp pour partir vers l'Ouest, le plus souvent à pied sur les routes gelées. Ce sera la Marche de la Mort de plus de 25 000 hommes et femmes.

J'essaye de me lever, car condamnée avec les impotents et les moribonds à demeurer au camp, je suis certainement condamnée aussi à la mort, puisque les nazis ne voudront pas laisser de traces de leurs crimes. Je ressens alors une peur atroce.

Le Revier s'est vidé, et nous demeurons une centaine, sans eau, sans bassins, et sans une âme valide pour nous aider. De plus, en s'enfuyant, les S.S. incendient les magasins d'habillement et le feu prend dans la nuit à trois baraquements, jetant sur nous, clouées dans nos lits, une terreur indicible, d'autant que nos bourreaux ont coupé l'eau avant de partir.

Le lendemain, les docteurs et les infirmières qui s'étaient cachés au moment de l'ordre d'évacuation reviennent les uns après les autres. La Doctoresse Loubova, chirurgien du block, officier soviétique faite prisonnière par les nazis, décide de l'organisation d'aide aux malades. Chaque infirmière fera fondre de la neige, y fera cuire de la semoule, pour en distribuer 5 cuillères à soupe à chacune d'entre nous. Annette m'en passe le double, ainsi que de la choucroute et de la soupe de pois chiches, tout cela en petites quantités, bien sûr. Mais je ne peux rien avaler et je me fais invariablement voler le contenu de ma gamelle par une voisine de lit qui rampe sur sa jambe valide pour me chiper mes rations...

J'ai retrouvé Lily qui vient me voir, mais personne ne peut demeurer à mon chevet, tellement mes pieds dégagent une odeur fétide et même de la fumée lorsque l'on me lève les bandes de papier. J'ai l'impression que mes doigts sont tombés, ce n'est plus qu'un amalgame sur lequel on dirait qu'on me passe un fer chaud.

Les Allemands sont partis et les troupes d'avant-garde russes font leur apparition dans le Revier. En l'occurrence, un fantassin, mitrailleuse au poing, les pieds entortillés dans des guenilles, et qui semble médusé à la vue de ces spectres que nous sommes toutes.

II nous regarde et murmure quelques mots avant de traverser le block, et ma voisine russe traduit en pleurant, il a dit « Pauvres gens ».

Notre libération s'est faite sans joie, dans l'abrutissement le plus complet!

Bientôt cependant nous voyons arriver des Français de Birkenau, entre autres un étudiant en médecine, Léon, qui me promet du sucre et des schmerz-tablets. II revient avec un beef de cheval crevé entouré de petits oignons. C'est délicieux! C'est la première fois que je reprends appétit. II m'apporte aussi de la gaze pour mon pansement qui n'a pas été refait depuis 8 jours. II me regarde et me déclare « Pauvre gosse, ne te fais pas d'illusions, quand tu retourneras en France, il faudra te couper le pied. La gangrène est trop avancée ». Et moi-même, je le savais déjà.

La Croix Rouge polonaise est arrivée au Revier pour donner des soins aux blessés les plus graves. Le médecin qui vient d'extraire une balle de la cuisse de ma voisine, est dirigé vers moi grâce à l'intervention de ma camarade Germaine (qui n'a pas eu la chance de revenir). II me retire les esquilles d'os qui pourrissaient et je vois 36 chandelles. Mon médecin polonais a fait ses études à Paris et ne me lâchera plus durant toute sa mission à Auschwitz.

D'ailleurs, nous sommes bientôt transportées à Auschwitz, camp des hommes, en charrettes. Nous parcourons ainsi entassées quelques kilomètres La neige recouvre le sol et de partout, nous ne voyons que des lits, des tabourets, des papiers, épars sur la terre.

Nous voici après douche et tonte (encore!) déposées dans un dortoir au 1er étage d'un block qui ne ressemble en rien aux baraques de Birkenau. Ici, c'est presque déjà l'apprentissage du confort?

L'organisation médicale est chapeautée par un État-Major soviétique, des commissions médicales examinent nos blessures, prennent des photos. Des religieuses viennent tous les jours de leur couvent à 14 km d'Auschwitz pour soigner les survivants. Le reste du service sanitaire est composé de médecins et infirmières, anciens détenus du camp.

Les jours de pansements sont à la fois jours de souffrance et jours d'apaisement. Deux mois devaient se passer avant que je puisse mettre pied à terre.

Nos repas sont équilibrés. Le matin, café et pain, à midi un potage, un légume ou plutôt un féculent, un morceau de viande, un jus de fruit, le soir un féculent, café et pain. Et dans la journée, distribution de lard, margarine, sucre, et aussi de l'ail pour combattre le scorbut.

Freddy, l'infirmier, le vrai titi parisien, vient quelque fois le soir nous charier sur son dos pour assister à un concert de violon ou à des chants yiddish. Doucement, doucement nous reprenons goût à la vie...

A ma première sortie avec des béquilles, je retrouve dans le dortoir voisin mon amie Maud, soignée pour un anthrax dans le dos.

Les jours passent ; déjà des convois de rapatriement sont organisés par les autorités soviétiques, mais le front est encore proche, et ceux d'entre nous qui voudront partir rencontreront sur leur route d'énormes difficultés. Maud et moi, sommes considérées encore comme intransportables. Nous devons donc attendre...

Cette attente est maintenant plus joyeuse. Nous pouvons sortir de notre block pour rejoindre les après-midi les bords de la Vistule. Nous y apportons notre goûter que nous savourons avec Fritzy la hongroise, Clotilde la turinoise, Doris la hollandaise, Gertrude la petite yougoslave.

D'un côté, nous assistons aux ébats des cosaques russes qui font le spectacle pour nous. D'un autre, ce qui n'est pas non plus pour nous déplaire, nous apercevons des cohortes de soldats et d'officiers du 3e Reich vaincu qui pénètrent, levant haut leurs deux mains, dans le camp des prisonniers jouxtant le nôtre.

La voilà, maintenant, notre libération!

Nous savons que bientôt, à la fin du mois de mai, nous ferons partie de ce convoi qui traversera la Pologne et la Tchécoslovaquie jusqu'à Prague et Pilsen et qu'un avion nous amènera en France ou nous retrouverons peut-être un frère, un parent, une famille amputée.

Mais, hélas, Maud et moi, nous savons aussi et depuis longtemps que nos parents réciproques ne connaîtront jamais la Libération d'Auschwitz ou de Birkenau.

Denise Toros-Marter
Matricule A 5556

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