© Michel Fingerhut 1995-8 ^  

 

Philippe Burrin:
Aux origines du «mal radical»:
Le génocide des juifs en débats

in Le Monde diplomatique (juin 1997) © Le Monde diplomatique 1997
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Estimation à partir de Michael Ruck, Bibliographie zum Nationalsozialismus, Bund-Verlag, Cologne, 1995. Voir l'étude exemplaire de Dieter Pohl, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien 1941-1944. Organisation und Durchführung eines staatlichen Massenverbrechens, Oldenbourg, Munich, 1996. Lire Michael Marrus, « Reflections on the Historiography of the Holocaust », Journal of Modern History, Chicago, mars 1994. Signalons, en français, Renée Poznanski, Etre juif en France pendant la seconde guerre mondiale, Hachette, Paris, 1994, et Jean-Claude Pressac, Les Crématoires d'Auschwitz. La machinerie du meurtre de masse, Editions du CNRS, Paris, 1993. Lire Michael Burleigh et Wolfgang Wippermann, The Racial State. Germany 1933-1945, Cambridge University Press, 1991 ; Edouard Conte et Cornelia Essner, La Quête de la race. Une anthropologie du nazisme, Hachette, Paris, 1995. Lire, d'un côté, Richard Breitman, The Architect of Genocide : Himmler and the Final Solution, New York, 1991, et de l'autre Hans Safrian, Die Eichmann-Manner, Vienne, Europa Verlag, 1993. Pour un bilan d'étape, cf. Christopher Browning, The Path to Genocide. Essays on Launching the Final Solution, Cambridge University Press, 1992. Lire, notamment, Hans Safrian, Die Eichmann-Manner, op. cit. ; Thomas Sandkühler, « Endlösung » in Galizien. Der Judenmord in Ostpolen und die Rettungsinitiative von Berthold Beitz 1941-1944, Bonn, Dietz, 1996 ; Götz Aly, « Endlösung ». Völkerverschiebung und der Mord an den europaischen Juden, Fischer, Francfort-sur-le-Main, 1995 ; et Dieter Pohl, Nationalsozialistische Judenverfolgung in Ostgalizien 1941-1944, op. cit. Pour ces deux derniers, le mécanisme de décision connaît un tournant décisif en octobre 1941. Götz Aly et Susanne Heim, Vordenker der Vernichtung. Auschwitz und die deutschen Plane für eine neue europäische Ordnung, Hoffmann und Campe, Hambourg, 1991. Lire Michael Burleigh, Death and Deliverance : « Euthanasia » in Germany 1900-1945, Cambridge University Press, 1994 ; et Henry Friedlander, The Origins of Nazi Genocide : From Euthanasia to the Final Solution, The North Carolina University Press, Chapel Hill, 1995. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Le Seuil, Paris, 1972. Sur la modernité du nazisme, cf. Norbert Frei, « Wie modern war der Nationalsozialismus ? », Geschichte und Gesellschaft, Göttingen, no 3, 1993. Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler, Le Seuil, Paris, 1997. Lire les dossiers dans Le Débat (janvier-février 1997), L'Histoire (janvier 1997), Documents et Les Temps modernes (février-mars 1997), et le remarquable essai d'Edouard Husson, Une culpabilité ordinaire ? Hitler, les Allemands et la Shoah, François-Xavier de Guibert, Paris, 1997. Christopher Browning, Ordinary Men. Reserve Police Bataillon 101 and the Final Solution in Poland, HarperCollins, New York, 1992 (traduction française aux Belles Lettres, Paris, 1994). Raul Hilberg, La Destruction des juifs d'Europe, Paris, Fayard, 1985 (première édition américaine, 1961). Aux juifs tués par fusillade ou par gazage, il faut ajouter plus de 800 000  juifs ayant péri en raison des conditions de vie imposées par les nazis dans les ghettos.
Avec son livre, Les Bourreaux volontaires de Hitler, l'Américain Daniel Jonah Goldhagen a relancé le débat sur la destruction des juifs européens. Mais il serait regrettable que cette polémique, très médiatique, masque la richesse des contributions qu'ont apportées nombre d'historiens, au cours de la première moitié des années 90, à la connaissance de ce génocide, de ceux qui l'ont pensé comme de ceux qui l'ont exécuté. Peu à peu s'éclairent ainsi les origines du massacre, les conditions dans lesquelles il a été décidé et mis en oeuvre, la personnalité et les motivations des tueurs ; bref, la nature complexe du phénomène majeur de ce siècle finissant.
Entre 1990 et 1995, il a paru presque autant de travaux sur la persécution et l'extermination des juifs que de 1945 à 19851. Si les historiens de langue française sont peu présents, leurs confrères allemands se pressent aux côtés des Anglo-Saxons et des Israéliens sur un chantier agrandi par l'ouverture des archives de l'ex-bloc communiste avec leurs montagnes de documents allemands saisis par les Soviétiques.

Les premiers travaux fondés sur l'exploitation de ces archives le montrent : on peut désormais reconstituer avec précision les étapes du drame, qu'il s'agisse des rapports entre les différents services d'Occupation, de la tension entre mise au travail et extermination, de l'attitude des populations non juives ou encore des occupants en tant que société coloniale largement touchée par la corruption et surtout par une désinhibition croissante envers l'usage de la violence2.

Le trait le plus notable de cette production, c'est le foisonnement monographique : l'exploration du terrain, centimètre par centimètre, semble prendre le pas sur la synthèse et l'interprétation3. On ne compte plus les travaux consacrés au sort des juifs européens à l'échelle locale, régionale ou nationale, à leur vie quotidienne sous l'étouffoir nazi, aux différents camps de concentration et d'extermination, à l'attitude des populations environnantes4. Dans le même temps se sont multipliés les ouvrages sur les autres victimes - prisonniers de guerre soviétiques, tsiganes, malades mentaux, homosexuels... -, dont le sort, de mieux en mieux connu, rend injustifiable un traitement isolé de la politique antisémite, comme si elle n'avait pas été prise dans une politique raciste qui la dépassait largement5.

Autant la connaissance du «  comment » des événements est de plus en plus précise, autant le « pourquoi » reste l'objet de débats nourris, dont deux au moins méritent attention. Le premier, qui n'en finit pas de rebondir en raison des lacunes de la documentation, concerne la genèse du génocide. Les « intentionnalistes » voient la politique antisémite suivre, sous la conduite de Hitler, un parcours orienté vers un objectif clair dès le départ : l'assassinat des juifs. Les « fonctionnalistes » soulignent le flou des intentions et surtout les méandres du parcours, les improvisations qui le scandent, les impasses qui le ponctuent et dont le régime nazi, lui-même conglomérat de fiefs en lutte sous l'arbitrage lointain du Führer, ne serait sorti qu'en radicalisant à chaque fois la persécution.

D'où l'importance prise par la question de la décision du génocide. Les uns situent l'événement au début de 1941, la conquête prochaine de l'URSS devant s'accompagner d'un règlement de comptes définitif avec les juifs ; les autres à l'automne 1941 au plus tôt, quand la campagne à l'Est connaît ses premiers ratés. Le moment précis, le contexte exact, la chaîne de la décision, la nature des motivations, tout cela - qui reste discuté - a des implications considérables, non seulement pour la connaissance du génocide, mais encore pour celle du fonctionnement du régime nazi.

Le débat a certes perdu beaucoup de l'aspérité qui le caractérisait lorsqu'il mettait aux prises, par exemple, Eberhard Jackel, Martin Broszat et Hans Mommsen. Toutefois, la polarisation des points de vue n'a pas disparu des travaux récents6, même si le temps paraît venu de doser plus subtilement la logique meurtrière de l'antisémitisme nazi, les modalités de fonctionnement du régime, et l'influence du contexte. Le vent souffle plutôt en direction du pôle « fonctionnaliste », notamment quand il s'agit de la décision du génocide. La plupart des ouvrages récents rejettent l'idée d'un ordre unique émanant de Hitler. Ils analysent le basculement dans l'extermination comme un chemin fait d'initiatives sur le terrain et de décisions ad hoc au sommet s'étirant entre le début de 1941 et la mi-1942 - le gazage massif démarre alors à Auschwitz, et Heinrich Himmler donne l'ordre d'exterminer aussi les juifs en état de travailler7.

Les « fonctionnalistes » auront en tout cas stimulé l'étude des multiples rouages qui ont contribué au crime. S'ils mettent en doute le rôle décisif de Hitler, c'est pour mieux faire ressortir la responsabilité de tous ceux qui le soutenaient, à commencer par les élites conservatrices. Les travaux récents sur le rôle de ministères comme celui des finances ou du travail, de personnalités comme Albert Speer, d'institutions comme la justice, l'université ou encore l'armée - dont la participation aux crimes nazis suscite une controverse en Allemagne - mettent en évidence à quel point le génocide fut la résultante de contributions multiples, souvent parcellaires, qui n'ont pas fait que s'additionner : elles se sont littéralement composées.

Le second débat, surgi dans les années 90, s'attaque plus directement au « pourquoi » en déplaçant le questionnement vers les penseurs et les exécutants du génocide. Les pères spirituels du génocide, nous croyions les connaître : tous ces antisémites européens qui rivalisèrent de haine et d'ingéniosité pour résoudre la « question juive ». Or, pour des historiens allemands comme Götz Aly et Susanne Heim8, le génocide n'a pas été pensé principalement par des fanatiques. L'ont conçu des experts (économistes, sociologues, géographes, démographes, urbanistes, etc.) qui, avant de faire de belles carrières en République fédérale, peuplèrent les échelons moyens de l'appareil d'occupation à l'Est. Ils voulaient rationaliser l'économie des pays de l'Est pour les arrimer au « grand espace économique » nazi. Pour combattre la « surpopulation », ils prônaient une restructuration économique et sociale impliquant l'élimination des juifs : ainsi, en Pologne, entendaient-ils déplacer une partie de la population agricole sous-employée vers les emplois urbains libérés par l'« aryanisation ».

Intégrée dans un projet rationalisateur, la disparition des juifs se fit extermination quand cette solution, du fait des circonstances, devint la plus efficace. Le départ des juifs pour une « réserve » lointaine, annoncé à plusieurs reprises entre 1939 et 1941, fut repoussé dans un avenir indéfini par le piétinement de la guerre à l'Est. Du coup, leur présence bloquait la restructuration socio-économique. Dépouillée par les nazis, enfermée dans des ghettos où elle souffrait de la faim et du typhus, la population juive n'était pas assez productive, et coûtait en nourriture plus qu'elle ne rapportait.

Explorant un milieu et un discours que la recherche avait négligés, l'ouvrage de Götz Aly et Susanne Heim souligne combien le projet nazi de remodelage racial du continent était indissociable d'une volonté de transformation économique, sociale et démographique. La population européenne, juive et non juive, devenait une variable sur laquelle les dirigeants nazis entendaient intervenir à leur gré, transplantant, stérilisant, exterminant autant qu'il le faudrait pour garantir au peuple-maître son « espace vital » et un niveau de vie supérieur. Du coup, les experts évoqués sont un peu le pendant des biologistes et des médecins dont le rôle a été souligné9 - de l'« euthanasie » au génocide, estiment Götz Aly et Susanne Heim, il y a continuité du personnel et de méthodes (le gazage), mais aussi du discours sur les « bouches inutiles ». Ainsi rebondit le débat sur l'inquiétante modernité du nazisme et se trouve illustrée la thèse de Hannah Arendt : le « mal radical » comme fruit d'un système où les hommes étaient devenus « superflus »10.

Meurtriers de masse

Pour autant, le lien de cause à effet avec le génocide est loin d'avoir été établi. Götz Aly et Susanne Heim ne contestent pas la réalité de l'antisémitisme nazi, mais ils méconnaissent sa dynamique autonome. S'ils montrent que la disparition des juifs a été intégrée froidement dans un discours de restructuration sociale, ce qui a dû rendre le choix de l'extermination plus « acceptable », ils ne démontrent pas que ce discours portait nécessairement à un tel choix et encore moins qu'il ait inspiré les décideurs plus haut dans l'appareil nazi. Le productivisme ne rend pas compte de l'extermination des juifs aptes à travailler au beau milieu d'une grave pénurie de main-d'oeuvre.

L'antisémitisme est, au contraire, la pierre angulaire de l'ouvrage du politologue américain Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler11. L'auteur braque le projecteur sur les tueurs de base : les policiers qui fusillent en masse des juifs en Europe orientale, les gardiens qui assassinent les détenus juifs dans les camps de travail et les marches d'évacuation à la fin de la guerre. A la différence des camps d'extermination, le bourreau se tenait ici face à celui qu'il allait assassiner. Le lecteur, devant l'évocation du sang qui gicle, est confronté à une horreur nue que la plupart des historiens ont préféré tenir à distance.

Malgré un large écho public, ce livre a été accueilli défavorablement par les historiens12. Les spécialistes ont attaqué une à une les assertions qui le charpentent : les tueurs agissaient en connaissance de cause, avec un zèle que seul pouvait dicter un antisémitisme profond ; par les origines, la profession, la mentalité, ils étaient des Allemands ordinaires ; le peuple allemand tout entier les soutenait, sinon de coeur, du moins en esprit ; ce soutien s'explique par la présence ancienne dans la culture allemande d'un antisémitisme virulent qui avait élevé en « projet national » l'élimination des juifs. Particulièrement critiqués, ces deux derniers points forment les parties les moins solidement étayées de l'ouvrage, celles où transparaît nettement la démarche sélective de l'auteur.

Qu'en est-il de l'étude des bourreaux eux-mêmes ? Daniel Jonah Goldhagen attire l'attention, de manière fracassante, sur la face sanglante du génocide, dont l'ampleur est trop souvent ignorée ou noyée dans l'ombre d'Auschwitz : au moins 1 300 000 juifs ont été tués par balles. Et il a le mérite de reprendre une problématique majeure, celle du meurtrier, avec ses motivations et sa responsabilité. Mais son prédécesseur, Christopher Browning, avait abouti à des conclusions plus nuancées et plus convaincantes13. Etudiant l'activité d'un bataillon de police responsable du meurtre de dizaines de milliers de juifs polonais, il estime que l'antisémitisme ne fournit pas une explication suffisante. D'autres facteurs, notamment la pression du groupe et le contexte de la guerre, ont contribué à métamorphoser des « hommes ordinaires » en meurtriers de masse. En insistant sur le caractère « volontaire » de l'action des tueurs, Daniel Jonah Goldhagen réduit à presque rien l'influence d'un contexte qui libérait ces hommes des inhibitions de la vie ordinaire et l'emprise d'un cadre institutionnel qui les orientait vers le crime de masse. En assignant à leur comportement une seule source, la culture nationale allemande, il enjambe la question de savoir ce qui, en ce siècle et aux quatre coins de la planète, a transformé tant d'hommes en tueurs de masse.

Au demeurant, l'étude des tueurs offre-t-elle un accès privilégié à l'explication du génocide ? Une telle approche aplatit le rôle de l'appareil bureaucratique de l'extermination, magistralement reconstruit par Raul Hilberg, et. rejette au second plan le gazage avec ses 3 millions de victimes14. Comment justifier la prééminence de la face sanglante du génocide sur sa face industrielle ? Les fusillades en Europe de l'Est nous effraient, mais Auschwitz interroge jusqu'au fond de notre civilisation.

Ici, une boucherie où se libère une haine antijuive séculaire. Là, l'élimination industrielle de « bouches inutiles » dans la logique d'une pensée technocratique de restructuration du continent. Egalement simplificatrices, ces représentations opposées du génocide, l'une pointant vers l'atavisme, l'autre vers la modernité, ne marqueront guère les recherches en cours. Mais la connaissance ne progresse pas non plus par simple accumulation ou par un progrès linéaire. Au milieu des innombrables monographies où s'épanche une soif de savoir sans précédent, des ouvrages comme ceux de Götz Aly-Susanne Heim et de Daniel Jonah Goldhagen rendent un service inestimable : ils délimitent le champ de la réflexion autour de la tragédie du siècle.

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