Le prix Albert-Londres 1996 a été décerné le 21 mai 1996 à Paris, à Annick Cojean*, grand reporter au Monde, pour une série de cinq reportages, « Les mémoires de la Shoah », réalisés aux Etats-Unis et en Europe et publiés dans nos colonnes du 25 au 29 avril 1995, à l'occasion du cinquantenaire de la libération des camps d'extermination.
En 1981, une jeune étudiante de la petite ville allemande de Passau décida avec enthousiasme de participer à un concours national patronné par le président de la RFA sur l'histoire du pays. Son sujet de mémoire était tout choisi : la résistance héroïque des habitants de Passau à l'emprise des nazis. Le sujet avait été évoqué en classe et Anja Elisabeth Rosmus ne doutait pas de compléter harmonieusement l'histoire. Elle déchanta. Du jour au lendemain, les documents nécessaires à ses recherches lui furent interdits. Le bibliothécaire lui refusa tout net l'accès aux archives de la ville. Plusieurs personnes autrefois amies lui opposèrent soudain un silence effrayé ou réprobateur. Elle défia les menaces, mais les vieux souvenirs mirent la communauté en émoi. Et l'évidence s'imposa : c'est avec zèle et fanatisme que la majorité de la ville avait soutenu Hitler. Insultée, plusieurs fois agressée, elle dut faire ses valises.
Ce n'est pas un hasard si la plupart de nos interlocuteurs allemands sur la mémoire de la Shoah commencèrent par conter l'histoire de l'étudiante Rosmus. Alors que les médias et les politiques d'outre-Rhin affrontent désormais avec courage les questions du nazisme et du génocide, les familles, elles, continuent de s'abstenir « de regarder sous le tapis », murées dans un silence profond concernant leur propre histoire, et liées, explique la parente d'un dignitaire nazi, « par une toile d'araignée collante qui transforme chacun en complice ou en traître, au choix ».
Le silence... Enquêter, un demi-siècle après, sur les mémoires de la Shoah, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, c'est d'abord enquêter sur le silence. Le silence asphyxiant, le silence contraint, le silence « toxique ». D'abord celui des survivants, ces déportés qu'on a fait taire en refusant de les entendre, eux qui avaient tant à dire à leur retour des camps. Celui ensuite auquel ont été confrontés leurs enfants, ces miraculés qui ne devaient pas naître puisqu'eux même ne devaient pas vivre, et qui, en même temps que l'espoir, portent en eux, dans leurs os, la douleur de la Shoah. Celui enfin que l'on oppose aux fils de bourreaux, nés innocents, qu'un héritage infernal, la peur de racines « empoisonnées », condamne souvent à des vies de cauchemar.
Ce sont leurs paroles à eux tous qu'on est allé quêter, et le legs de leur mémoire qu'on a voulu cerner en sortant de l'abstraction des chiffres, des rapports administratifs, des photos en noir et blanc. Ce n'est pas une étude sur le passé, que des anniversaires continueront de commémorer jusqu'au prochain 8 mai. C'est une enquête dans leur présent. En n'oubliant jamais, avec Simon Wiesenthal, que six millions, c'est 1 + 1 + 1 + 1... (Le Monde 25/04/1995)
Annick Cojean - Le Monde du 29/04/95
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