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Gérard Devienne:
Les nazis de la pampa
in l'Humanité (5 mail 1998) © L'Humanité 1998
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La présence enfin dévoilée du criminel oustachi Dinko Sakic a rouvert une vieille blessure au flanc de l'Argentine, véritable cimetière des éléphants des hiérarques et supplétifs du régime nazi. En même temps était identifié, à Florida dans la banlieue de Buenos Aires, Wilfried von Oven, qui fut secrétaire du chef de la propagande du IIIe Reich, Joseph Goebbels. Entre menu fretin et gros requins, ce sont 60.000 à 80.000 Allemands, Autrichiens, Croates, Lettons, dont environ 5.000 ont participé à la solution finale, qui ont un jour abordé la rive droite du Rio de la Plata: Adolf Eichmann, Josef Mengele, 'l'Ange de la mort' d'Auschwitz, Erich Müller collaborateur du docteur Goebbels, Eduard Roschmann, le 'Boucher de Riga', Erich Priebke, l'assassin des fosses Adréatines récemment condamné à Rome, Klaus Barbie ou Ante Pavelic, führer de Croatie ont ainsi bénéficié des bienfaits de la terre prodigue des gauchos. On pense encore à Martin Borman, condamné à mort par contumace à Nuremberg; et il se murmure qu'Aloïs Brunner, qui dirigea le camp de Drancy d'où partirent vers la mort 130.000 juifs, se sentant menacé en Syrie, aurait trouvé refuge dans le pays ou au Paraguay voisin. Tous ont acquis la nationalité argentine et prospéré sous des identités d'emprunt, mais parfois aussi en conservant des patronymes entachés d'horreurs. Ce dernier détail dénote l'impunité dont ont joui certains acteurs du génocide. L'opération sauvetage commencée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale trouve des prolongements à l'aube du XXIe siècle. Que l'actuel président de la république, Carlos Menem, se réclame du général Peron qui ouvrit grands ses ports aux nazis, n'a valeur que de symbole supplémentaire, étant acquis que tous les gouvernements, civils ou militaires qui se sont succédé ont fait preuve de la même coupable mansuétude confinant à la complicité.

La question, posée dès 1945, des responsabilités ne cesse de rebondir. La multitude d'enquêtes n'aura fait que confirmer le rôle de la Croix-Rouge, de l'Eglise croate, du Vatican couvrant les passeurs de nazis, notamment les évêques Alois Hudal et Giuseppe Siri. L'habit faisant moins que jamais le moine, ce sont de bien étranges pèlerins qui foulent, vêtus de bure, le sol argentin après l'effondrement du régime nazi. Munis de passeports délivrés par la Croix-Rouge et l'ambassade d'Argentine à Vienne, ils sont accueillis par leurs compatriotes installés dans la province de Misiones à la frontière avec le Paraguay et le Brésil, et dans les Andes; San Carlos de Bariloche où durant cinquante ans Erich Priebke dirigea une maternité et présida le collège allemand illustre jusqu'à la caricature ces 'colonies' avec chalets bavarois et tavernes munichoises lovés dans l'écrin enneigé de la cordillère.

On touche là à la toile tissée par l'internationale brune. En Argentine, le dispositif possède ses avocats - Pedro Bianchi a défendu Priebke et s'occupe aujourd'hui du cas von Oven -; en Europe, le chef d'entreprise allemand Heinrich Wirtz, lié au mystérieux groupe Odessa, se charge des frais de justice - et on connaît le rôle tenu par le banquier suisse François Genoud récemment décédé. Ce sont les affidés du réseau qui permirent à Eduard Roschmann qui extermina 40.000 juifs à Riga de se réfugier à Asunci¢n au Paraguay quand il s'évada en 1977, à peine arrêté. Les gouvernements argentins participent à leur manière à l'entrave de la justice à force d'atermoiements quand leur parvient une demande d'extradition formulée par un Etat ou une information émanant du centre Simon-Wiesenthal. L'envoi de Priebke devant ses juges ne saurait occulter le peu d'empressement mis par l'Argentine à livrer des émigrants qui importèrent leur 'savoir-faire'. Et le terreau reste fertile. Les pistes, fleurant la cordite et la poudre de l'attentat antisémite de 1994 contre l'AMIA (centre mutualiste juif de Buenos Aires) qui fit 88 tués et plus de 200 blessés et de l'assassinat en janvier 1997 du reporter José Luis Cabezas, s'égarent dans les cloaques des milieux fascisants de la police provinciale.

Si aujourd'hui on peut répondre en partie à la question : comment, demeure le pourquoi. On sait la fascination exercée par Mussolini sur Juan Peron à qui il transmis son inclination pour l'ordre et le populisme; que Carlos Menem se réclame de l'héritage du fondateur du parti justicialiste n'explique cependant pas tout.

Les dictatures du continent latino-américain utilisèrent la compétence des vaincus de la guerre dans leur croisade anticommuniste, mais que penser de l'attitude du Vatican? Quels intérêts inavouables justifient que le Saint-Siège ait soustrait à la justice quelques-uns des pires assassins que l'histoire ait engendrés? Plus que jamais, il convient d'éclairer le rôle obscur de Pie XII. Ce qu'a évité de faire l'Eglise dans le texte récent où elle reconnaît ses torts et faiblesses vis-à-vis du génocide des juifs.

GERARD DEVIENNE.

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