© Michel Fingerhut 1996-8 ^  

 

Cornélia Essner:
« Toi, je te dévorerai en dernier ».
Journal de Victor Klemperer 1933-1945

in Mauvais temps, n° 4, avril 1999 © Les Éditions Syllepse 1999
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Nous remercions Les Éditions Syllepse de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

Cornélia Essner est historienne. Elle est l’auteur de La Quête de la Race (avec Édouard Conte), Hachette, 1995.
La version française du Journal sera prochainement publiée au Seuil. La pagination à laquelle fait référence Cornélia Essner renvoie à l’édition allemande (Aufbau, Berlin, 1995).

Klemperer était professeur de littérature romane à l'université de Dresde, Son journal des années 1933 à 1945, intitulé Je veux témoigner, est un document unique, tout à la fois, étude psychosociologique, oeuvre d'art littéraire et source historique. En avril 1935, l'auteur fut mis à la retraite anticipée en tant que « non‑Aryen ». Il attendait cette radiation des cadres d'un jour à l'autre depuis la proclamation du premier statut antisémite dit de « reconstitution du fonctionnariat  », intervenue deux ans plus tôt.

« J'ai l'impression, écrit Klemperer, de me retrouver comme Ulysse face à Polyphème [qui lança à sa victime désignée]: "Toi, je te dévorerai en dernier". » (1, 154)

Lorsque tomba la notification de licenciement, les époux Klemperer s'étaient déjà retirés, depuis octobre 1934, dans la petite maison de campagne que ce dernier, en dépit de sa situation financière catastrophique, possédait pour satisfaire au voeu le plus cher de sa femme. Eva Klemperer abandonna sa carrière de pianiste pour rester près de son mari. Mais elle ne pouvait supporter le climat régnant depuis 1933, et sa santé se détériora gravement. L'absurdité inhérente à cette ambivalente idylle champêtre apparut pleinement aux Klemperer. Toutefois, ce fut peut‑être grâce à ces six années de paix relative que le couple put trouver la force de résister au péril antisémite qui allait altérer leur vie quotidienne à partir de 1940, date à laquelle ils furent confinés dans une « maison de Juifs » (Judenhaus) à Dresde. En effet, le 30 avril 1939, était entrée en vigueur la « loi sur les rapports locatifs avec les Juifs », texte qui imposait la concentration spatiale de la population juive dans les villes. Cette politique de ségrégation, qui interdisait à tout juif de résider dans un immeuble où vivaient des « aryens », répondait aux demandes de constitution immédiate de ghettos formulées par certains membres du Parti après les pogromes de la « Nuit de cristal » du 9 novembre 1938. La création de «  maison de Juifs » représentait donc un « compromis », imposé par Heydrich chef de la police de sécurité (Sipo) ‑ aux antisémites les plus radicaux du Mouvement, tant dans l'« ancien Reich » ou «  Alteich » qu'en Autriche annexée, appelée la « Ostmark ».

En entreprenant la rédaction de son journal dès le 14 janvier 1933, Klemperer cherche un exutoire face à une situation politique démoralisante et aux dangers qui guettent son propre avenir. Il est vite contraint d'admettre que le monde lointain du 18e siècle français n'offre plus de refuge, et accepte dès lors de jouer le rôle d'un chroniqueur qui, face à un avenir hypothétique, cherche à préserver de l'oubli la « tyrannie au quotidien ». Cependant, il n'aura de cesse de s'interroger sur le pourquoi de ce besoin d'écriture, qui l'expose, ainsi que sa femme, à un danger mortel. Elle, l'« Aryenne », transporte à intervalles réguliers ses récits compromettants, cachés dans ses partitions (intitulées « L'école de l'agilité digitale »), chez une amie dans la petite ville de Pima, en aval de Dresde. Les dernières pages du journal constituent leur seul « bagage » quand ils gagnent la cave lors d'alertes aériennes. Au cours de la dernière année de la guerre Klemperer s'inquiète encore et sent que l'écriture lui offre une stratégie de survie:

« Pendant la journée je refoule tout, je lis, j'étudie, je collectionne tout ce qui me tombe sous les yeux. [...]  Je me contrains, et j'arrive encore et toujours à réprimer [...] cette idée absolument stérile de la mort. » (2, 586)

En élaborant son journal, il lève une muraille contre un monde extérieur menaçant tout d'étrangeté et de chaos: Klemperer agit en « observateur participant » plongé dans un « monde à l'envers ». Il s'inscrit, en esprit, dans la tradition des voyageurs et des ethnologues.

Le lecteur accompagne le couple dans sa vie quotidienne, qui depuis 1904 vit en une symbiose inébranlable, insensible aux chicaneries antisémites. La division sexuelle du travail s'inverse, tandis que la stigmatisation de l'homme en tant que « Juif » s'accentue. En 1939, on lui impose le port du nom « Israël », en 1940 sa carte de rationnement est estampillée d'un « J » majuscule, et à partir du 19 septembre 1941 il ne peut se montrer en public sans arborer « le signe ». Cependant, Eva assume la majorité des « taches extérieures »: elle glane les vivres devenus rares, quémande faveurs et aumônes auprès de parents et d'amis. Victor se charge de la plupart des « taches domestiques ». « Porteur d'étoile », il s'aventure aussi rarement que possible hors de sa Judenhaus, car chaque sortie entraîne, outre la honte, le danger d'enfreindre un des innombrables interdits régissant les moindres gestes « du Juif ». Il se consacre au ménage, lave la vaisselle, cuisine et « patate » (« kartoffelt  », néologisme par lequel il désigne la corvée de la pomme de terre à laquelle tend à se réduire la « cuisine de guerre »). Certes, la pénurie alimentaire pouvait également toucher les « Aryens », mais elle n'avait pas la même implication psychologique.

« Les pogromes de novembre 1938 ont moins marqué le peuple », observe Klemperer, « que la suppression de la tablette de chocolat à Noël. » (1, 508)

Comme tous les habitants des Judenhäuser, les Klemperer vivent dans la terreur permanente des perquisitions humiliantes et brutales opérées par la Gestapo, suivies de l'arrestation ou du suicide de tel ou tel locataire. Il est étonnant de constater à quel point les rumeurs ayant cours dans l'immeuble reflètent des événements historiques précis. Depuis 1942 le chroniqueur fait état de craintes concernant une éventuelle dissolution de force des « mariages mixtes ». Et il est vrai que pareille mesure avait été envisagée lors de la « conférence de Wannsee » le 20 janvier 1942, pourtant tenue secrète. Toutefois, lorsque Klemperer note le 20 octobre de la même année qu'Auschwitz « semble être un abattoir à fonctionnement rapide » (2, 259), cela n'implique pas une connaissance précise de l'industrie de la mort alors mise en place dans ce camp, mais une conscience aiguë de la « soif de sang » nazie qui faisait de l'Allemagne entière une « fabrique de viande et une boucherie ». Notre auteur n'est informé de l'extermination massive des juifs en Pologne par gazage qu'en août 1944, diffusée par la radio anglaise et des soldats de retour du front, mais il ne parvient toutefois pas vraiment à y croire (2, 565).

Conformément à un mécanisme de survie bien connu des psychologues, la prise de conscience du sort fatal des déportés par Klemperer oscille entre acceptation et rejet. Cette réticence apparaît de manière exemplaire le 23 février 1943, journée au cours de laquelle sa peur latente de la mort surgit à deux reprises. Tôt le matin il reçoit confirmation de la déportation d'une amie du nom de Caroli qui, assignée une premiè­re fois à « un groupe d'évacuation, avait été réclamée avec suc­cès par son usine ». Puis, la carte que Klemperer lui avait adres­sée pour lui dire son soulagement fut renvoyée à l’expéditeur munie de la mention au crayon « a émigré »... « A émigré » pour « a été émigrée ». Mot anodin pour « violer », «  expulser », « envoyer à la mort », note‑t‑il avant d'ajouter:

« Désormais, il ne faut plus s'attendre à ce qu'un quelconque Juif revienne vivant de Pologne. On va les tuer avant d'aban­donner le terrain [à l'ennemi]. Du reste, on raconte depuis longtemps que beaucoup d'évacués n'arrivent même pas en Pologne en vie. Ils seraient gazés dans des wagons à bestiaux pendant le trajet, et le wagon s'arrêterait en route devant des fosses communes préparées à l'avance. Je suis odieux; j’éprouve moins de commisération à l'égard de Caroli que de peur devant un tel sort, »

Quelques minutes plus tard, il apprend que ce même sort le menace: une connaissance bien informée lui apprend que tous les « porteurs d'étoile » résidant à Dresde ‑ soit 60 personnes parmi 600 000 habitants ‑, sans exclure les « Juifs privilégiés », époux d'Aryens et parents d'enfants classifiés « demi‑juifs  », doivent être « expulsés vers la Pologne » dans les jours à venir. Nul doute qu'un ordre de déportation l'attend déjà à la maison. Face à cette nouvelle terrifiante, Klemperer refoule le lien entre déportation et meurtre dont il venait d'ap­prendre l'existence.

« Je ne cessais d y penser: peut‑être exagère‑t‑il, mais s'il ne s'agit pas du camp ou de Theresienstadt, alors ce sera le tra­vail forcé (Arbeitseinsatz) et il en sera fini de toute possibilité d'étudier. »

Le lendemain il apprend que l'« action entreprise ne concerne pas les personnes vivant dans un mariage mixte ». Et il se souvient à nouveau de Polyphème lançant à Ulysse:

« Toi, je te dévorerai en dernier. Sauf qu'aucun d'entre nous ne peut jouer les Ulysse. L’aide ne peut venir que de l'extérieur. On s'accroche au moindre espoir, » (2, 335‑336)

Comme toute oeuvre autobiographique, un journal est si fortement imprégné du contexte social qu'il prend valeur de source historique. C'est précisément l'imbrication sociale intense mais involontaire dans un monde de reclus qui font des observations de l'auteur, une source unique. Il nous livre une multitude de renseignements objectifs à propos de cette « clas­se » spécifique de persécutés ayant contracté des soi‑disant « Jüdischen Mischehen », c’est‑à‑dire des mariages mixtes: « juif / aryen ». Or l'auteur ne put survivre que grâce à ce statut. Les couples avec qui les Klemperer allaient partager successi­vement la promiscuité de trois Judenhäuser différentes forment une communauté de destin au sens propre du terme, car leur sort partagé est placé sous le signe d'une même classification « raciale ». Ces unions où un des partenaires est classifié « juif » ne bénéficient pas toujours du statut de «  mariage mixte privi­légié ». Dans certains cas, cela est attribuable au fait que le couple est sans enfants; c'est notamment le cas des Klemperer. Dans d'autres, un enfant du couple est inscrit sur un registre de synagogue et sera par conséquent considéré comme « valant juif » (Geltungsjude) au lieu de « demi‑juif ». En définitive, seul le fait d'avoir un enfant baptisé ou sans confession issu d'un « mariage mixte » permet au parent « juif » dans un couple « mixte » d'échapper à la persécution et, notamment, à l'« obli­gation de port du signe distinctif ».

L'analyse des observations et récits de Klemperer à propos de son cercle d'amis et de connaissances montre qu'à Dresde les « privilégiés » n'étaient pas tenus d'habiter des Judenhäuser. Dans la troisième Judenhaus où furent cantonnés les Klemperer, à partir de décembre 1943, « tout le rebut de juifs entassé là [pouvait] être liquidé en quelques minutes si cela [convenait à] la Gestapo » (2, 442). Ici les prétendus céli­bataires, c'est‑à‑dire «  les juifs dont les femmes aryennes occu­pent [seules] le domicile » anciennement conjugal, sont tous confinés au premier étage. À travers de tels exemples, le texte de Klemperer révèle à quel degré l'organisation spatiale de la Judenhaus répond aux règles classificatoires imposées au nom de la folie raciale. Dans une usine où, aux côtés d'employés aryens, des travailleurs « étoilés » et « privilégiés » plient des cartons, Klemperer discerne la tendance croissante de ces der­niers à éviter leurs « coreligionnaires » porteurs du signe infa­mant: une classification abstraite, imposée par l’État, se trans­forme ainsi en une réalité sociale.

Ainsi, les critères concoctés pour distinguer deux types de « mariages mixtes » finissent par aller de soi pour notre chroniqueur; il ne prend donc pas la peine de les expliciter. L’historien, familier de telles constructions juridiques, voit pourtant, dans le sociogramme du monde des « mariages mixtes » qui se dégage des descriptions de Klemperer, avec quelle cohérence le pouvoir procéda. Le 28 décembre 1938, dans le sillage de la « Nuit de cristal », Göring, précisant qu'il s'agissait là d'une « volonté expresse » du Führer, imposa à l'ad­ministration civile un système de classification raciale, qui fut appliqué point par point. Le statut différentiel des époux dans les couples «  mixtes non privilégiés » était d'importance vitale pour les intéressés, car le divorce ou le décès du partenaire « aryen » entraînait automatiquement la «  déportabilité » du partenaire « juif ». Cette procédure policière ‑ que l'auteur qua­lifie d'« incinération nationale‑socialiste des veuves », un sort « pire que Theresienstadt » (2, 494) ‑ suspendait une épée de Damoclès, qui menaçait en première ligne les résidents les plus âgés d'une Judenhaus.

Le mode de classement qui sous‑tend cette pratique de la Gestapo ainsi que ses répercussions grotesques sont mis en évidence par une conversation de l'auteur avec une femme juive, qui n'était pas reléguée dans une Judenhaus: son mari « aryen », âgé de 73 ans, était atteint d'un cancer de la langue:

« Les médecins mirent sa femme au courant, mais pas lui; il meurt lentement, dans une douleur atroce. Elle devrait abré­ger cette mort. je ne sais pas si, disposant des moyens néces­saires, elle le ferait. [...] Car dès le moment de sa mort elle devrait afficher l'étoile et serait soumise au même enfer que nous. [...] Dans une phase de vie antérieure, j’avais tenté d’écrire une nouvelle à partir [des thèmes] du cancer aryen et de l'étoile juive. » (2, 361)

Il ressort de ce témoignage que le traitement des « mariages mixtes » sans enfants était différent selon le sexe du partenaire « non aryen ». Klemperer, par opposition à cette dame, était bien tenu de porter la « tache jaune » malgré que sa femme fût « aryenne ». En effet, l'antisémitisme völkisch n'était pas neutre en matière de genre. Il visait avant tout le mâle « juif », désigné comme l'« empoisonneur » du « sang allemand » féminin. À telle enseigne qu'une poignée de main ferme et encourageante offerte par une jeune ouvrière de l'usi­ne où Klemperer était affecté pouvait valoir à ce dernier une dénonciation pour « infamie raciale » (Rassenschande).

L’épisode du « cancer aryen et de l'étoile juive » met en exergue la question qui préoccupe sans relâche notre « his­toriographe de la catastrophe allemande », celle de l'anéantis­sement, sous la férule nazie, de toute affectivité humaine et en particulier de la compassion. Avec une franchise impitoyable et une précision clinique l'auteur enregistre chaque signe d'indif­férence et d'abrutissement qu'il détecte en lui‑même. La perte de sensibilité linguistique fournit au philologue un indicateur précieux, car la « lingua tertii imperii » (LTI) ‑ titre de l'ouvra­ge qu'il fera paraître en 1946 ‑ marque de son empreinte même ceux qui se considèrent comme des opposants au régime.

Mais comment mesurer l'intensité de la haine déployée contre les Juifs? Jusqu'au moment de son déménage­ment vers la Judenhaus en ville, intervenu en 1940, Klemperer suit pas à pas la diffusion de la propagande antisémite radicale du gauleiter Julius Streicher dans les environs de Dresde. Cela se traduit par la mise en place des fameux « Stürmer‑Kasten », tableaux d'affichage couverts où paraît dans chaque village l'hebdomadaire que cet individu édite, mais également par l'apposition de panneaux à l'entrée des localités, qui procla­ment « Juden nicht erwünscht » (« Juifs indésirables »). La moindre fréquence de ce type d'affichages en ville dénote que l'influence de Streicher s'exerce avant tout auprès de la popu­lation rurale, En Saxe, ce travail de propagande est assuré éner­giquement par le gauleiter Mutschmann, un partisan déclaré de Streicher. Mais l'intensité décroissante de la propagande anti­sémite en milieu urbain signifie également que cet outil d'ex­clusion est en voie d'être dépassé par le Judenbann ou « ban­nissement des Juifs [de la vie publique] », mesure décrétée le premier septembre 1941 et mise en oeuvre avec acharnement par une bureaucratie centralisée.

Dès lors, un flot sans fin d'ordonnances de police réglemente le cadre de vie et restreint la liberté de mouvement des « porteurs d'étoile » tout en multipliant le nombre de « délits‑pièges » susceptibles d'entraîner la mort de ces citoyens désormais réduits au rang de sujets. Toute contravention peut conduire à la mort, même si la définition du supposé délit est inventée de toutes pièces. Tel le problème du mode d'utilisa­tion du tramway par les juifs munis d'une autorisation de cir­culation. Ceux‑ci devaient se cantonner à la plate‑forme avant, mais étaient néanmoins tenus d'accéder au véhicule par la porte arrière. Klemperer note chez ses compagnons de malheur une résignation croissante, une « soumission intérieure » pou­vant aller jusqu'à l'autocriminalisation. Après avoir assisté au cimetière juif à l'enterrement d'un « époux de mariage mixte », qui avait été arrêté quelques jours plus tôt pour des motifs inconnus puis retrouvé pendu à la préfecture de police, l'auteur observe que cette mort paraissait aux présents:

« Comme une chose presque juste: l'homme aurait dû savoir que les [Juifs] privilégiés, dont les enfants résident à l'étran­ger, sont tenus au port de l'étoile. Il était donc coupable! J'entends maintenant des jugements analogues si souvent. » (2,354)

En revanche, chez les « Aryens », Klemperer constate une grande ignorance des mesures de police antijuives, car seuls les intéressés en étaient informés par voie du Jüdische Nachrichtenblatt [Bulletin d'informations juif]. Pareille mécon­naissance posait un danger pour les « porteurs d'étoile » ainsi que l'illustre cette scène observée dans un commerce en février 1943: la présence « du juif » dans les lieux publics était réglementée dans le temps autant que dans l'espace. En outre les rations alimentaires concédées aux « Aryens », d'une part, et aux « Juifs », de l’autre, se différenciaient à tel point que ces derniers étaient, de fait, lentement mais systématiquement affa­més.

« [Dans un magasin] dont je sais que [la propriétaire] est prévenante à mon égard, [celle‑ci me dit], tandis que c'était mon tour: "la choucroute n'est dispensée qu'avec une carte de client, les allumettes ‑ non, le sel ‑ non plus". Compatissante, la femme hésite: je peux quand même prendre un chou. Elle le pèse […] et y ajoute un sachet de sel (quelle bienveillance!). "75 pfennig", dit‑elle. Tandis que je sors mon portefeuille, une grand‑mère à côté de moi fit: "Laissez – je  réglerai cela pour vous". Je deviens tout rouge. Je la remercie et tends néanmoins un billet d'un mark par-­dessus le comptoir. Elle: "Mais laissez‑moi donc payer! " Moi: "C'est très aimable de votre part [...]  mais ce n'est pas une question d'argent, simplement de carte [de rationne­ment] ". Puis la propriétaire: "Revenez donc plutôt vers le soir, là je pourrai vous donner plus. De jour, je fournis des SA, il faut que je sois prudente". Quant à moi, je n’ai le droit de passer qu'entre trois et quatre. Elle dit ne pas être aussi pointilleuse. Je rétorque: "Vous non, mais si un autre le voit et me dénonce, il m'en coûtera la vie". La propriétaire: "Alors venez à l'heure qui vous est imposée. Je vous ferai un signe quand l'horizon sera dégagé". Je sortis presque ébranlé. J'avais peur. Ce que j'avais dit en présence d'une cliente pou­vait me coûter la vie... Propagande diffamatoire! Assez pour [se retrouver] en camp et [se voir reprocher] une tentative de fuite. » (2, 331‑332)

Klemperer ne fut arrêté qu'une fois, pour une pério­de de huit jours en juin 1941, au motif d'infraction au black­out. « Aryens » comme « Juifs » étaient en principe passibles de cette peine réglementaire, mais, s'agissant des premiers, elle était remplacée par le paiement d'une amende. La description de cette semaine de détention ‑ passée dans un dépôt de poli­ce « normal » ‑ révèle tout le génie d'écrivain de Klemperer: ses quarante pages sur la « cellule 89 » offrent un splendide témoi­gnage de la littérature moderne. L’auteur déploie ici un style narratif aussi ironique que laconique. Toutefois, il ne verse ni dans le satirique ni dans le kafkaïen, car il ne fait « que » prendre acte du grotesque et de l'absurdité du réel. L'importance vitale de l'écriture‑survie apparaît ici à nouveau. Klemperer se sent totalement impuissant. Tandis qu'il est enfermé, on lui ôte ses lunettes et son nécessaire d'écriture (de même que les bretelles, afin d'écarter tout danger de suicide). Au quatrième jour il parvient à soustraire à « Monsieur le geô­lier » une feuille de papier ainsi qu'un bout de crayon. « La simple jouissance de son avoir » suffit à remplir de fantaisie les heures qui suivent.

« Ce n’est qu’en fin d’après‑midi que je sortis mon crayon. Ma première annotation, plus pathétique et plus longue que toutes les suivantes, fut: "C'est sur mon crayon que je suis parvenu à grimper hors de cet enfer des quatre derniers jours vers la surface de la terre". » (1, 640)

Le moment auquel intervint l'arrestation de Klemperer précéda de trois mois la proclamation par Heydrich de l'« ordonnance de l'étoile », qui conduisit à l'adoption par la Gestapo d'un droit pénal spécifiquement applicable aux Juifs. Dès lors que les personnes classées comme Juifs étaient publi­quement reconnaissables, la vox populi émit des avis contradic­toires. Le chroniqueur relève en détail les épisodes positifs et négatifs qui suivirent: au mot d'encouragement adressé au por­teur d'étoile ou au geste de solidarité s'oppose l'avertissement du bon bourgeois père de famille à ses enfants: « Regardez, c'est à çà que ressemble un Juif. » Ou tel jeune qui, du haut de son vélo, crache en passant sur « le Juif », en l'occurrence un vieil homme nécessiteux. Le seul groupe social que Klemperer perçoit comme largement exempt d'antisémitisme est celui des ouvriers. Affecté au travail obligatoire dans diverses usines jus­qu’à ce que, devenu cardiaque et à moitié aveugle, il soit un beau jour « dispensé de service » à la surprise générale, Klemperer put constater « le naturel, la camaraderie, voire le comportement chaleureux des ouvriers et des ouvrières vis‑à-­vis des Juifs ». C'est avant tout cette expérience qui l'incita à nier la thèse d'un antisémitisme universel des Allemands:

« à laquelle certains d'entre nous s'accrochent. [...] Une thèse d'autant plus absurde que ceux qui la soutiennent vivent dans des mariages mixtes. » (2, 387)

Néanmoins, confronté à la vox populi hors des murs de l’usine, il éprouve une certaine ambivalence. Stimulé par la question de la « domination d'une idée » et tentant de décryp­ter la notion de race ‑ qu'il compare à l'oignon aux pellicules infiniment nombreuses ‑, notre érudit lutte avec certains textes‑clé de la racialogie nazie pour tenter de les déchiffrer dans toute leur opacité: Le Mythe du 20e siècle de Rosenberg, Le Péché contre l'esprit de Dinter, le périodique Das Reich édité par Goebbels et Meïn Kampf de Hitler. Il les aborde « avec la même intensité qu'un cancérologue s'occupant d'un cancer » (2, 489). Ses observations offrent une véritable mine pour la recherche sur les représentations nazies. Au terme de ses lec­tures, Klemperer en arrive à la conclusion que le nazisme est:

« Une conséquence empoisonnée, une sur‑conséquence du romantisme allemand, [ce dernier] étant aussi coupable et innocent que le christianisme face à l'inquisition, il fait [du nazisme] une affaire spécifiquement allemande et le diffé­rencie du fascisme et du bolchevisme. [Le nazisme] trouve son expression la plus forte dans le problème racial, et ce der­nier se manifeste à son tour de la manière la plus forte dans la question juive. [...] La question juive est la glande à venin de la vipère à la croix gammée. » (2, 576)

Il n'a de cesse de souligner l'ivresse religieuse des nazis qu'exprime la prétention à la « grâce divine » de Hitler. « Nous pensons qu'il est sur le point de se faire couronner empereur », remarque Klemperer face à la propagande mise en oeuvre en vue des élections parlementaires de 1938, couronner en tant que « chrétien, oint par le Seigneur ». À l'occasion du cinquantième anniversaire du Fuhrer, il note: « sa divinisation se précipite » (1, 402 et 469).

Victor Klemperer, fils d'un rabbin auprès de la com­munauté juive réformée de Berlin, se convertit ‑ à l'instar de son frère aîné ‑ au protestantisme, cela au moment de son mariage avec Eva. Après 1933 il cherche aide et secours auprès de l'Église confessante (die bekennende Kirche). C'est à cette dernière qu'il verse la moitié de son impôt ecclésiastique. L ‘autre moitié va à l'Union des Juifs du Reich, organisme créé par Heydrich en avril 1939 et auquel l'ensemble de ces derniers étaient contraints d'adhérer. De ce fait il est automatiquement considéré comme un « plein juif ». À partir de septembre 1941 il ne versera plus ses contributions qu'à l'Union, mettant ainsi un point final à la « bigamie confessionnelle » introduite par l'État nazi car l'Église confessante refusait désormais l'accès des judéo‑protestants « étoilés » à leur culte. Désormais il allait se rapprocher du sionisme qu'il avait pourtant, au cours de conversations avec des amis, « mis sur un même plan que l'hit­lérisme » (1, 529). « Aujourd'hui toutes les communautés juives d'Allemagne tendent abruptement vers le sionisme », estime‑t‑il en novembre 1939 sans soupçonner ce que les archives n'ont que récemment relevé: toute tentative de la part d'organisa­tions juives de défendre l'assimilation était contrée par l'inter­vention de la Gestapo... Klemperer n'accepte « pas plus [le sio­nisme] que le national‑socialisme ou le bolchevisme. Libéral et allemand for ever  » (1, 499). Il souligne la convergence dange­reuse des idées sioniste et völkisch, dont les nazis jouent habi­lement. Klemperer s'avoue «  ébranlé » alors qu'un ami issu d'un « mariage mixte », baptisé et « pleinement européen et allemand » ‑ dont l'oncle, un « porteur d'étoile » venait à peine d'être arrêté ‑ se mit à parler du « peuple des Juifs ». Il s'émeut car:

« Hitler est littéralement un promoteur du sionisme. C'est lui qui a créé littéralement "le peuple des Juifs", la "Juiverie mondiale" et "le Juif". » (1, 695)

L'auteur reproche en particulier aux sionistes d'ac­cepter l'existence d'une « question juive ».

« Celui qui la reconnaît ne fait que reprendre à son compte ou confirmer cette fausse thèse du parti national‑socialiste et se met à son service », écrit‑il en janvier 1939. « Les milliers et milliers de "demi"  et de "quart‑Juifs" [...] et de "descendants de Juifs" [...] sont la preuve même d'une vie sans friction [...] dans tous les domaines de la vie allemande. La présen­ce continue de l'antisémitisme n'est en aucun cas une preuve du contraire. Car l'opposition entre Juifs et "Aryens", la ten­sion entre eux était deux fois moins intense que celle oppo­sant protestants et catholiques, celle entre patrons et employés, ou entre gens de la Prusse‑Orientale et de la Bavière du sud, entre gens de la Rhénanie et Berlinois. Les Juifs allemands faisaient partie  intégrante du peuple allemand, tout comme les Juifs français faisaient partie du peuple français. […] Il n'y a qu’ une solution à la question juive: mater son inventeur » (1, 457)

Néanmoins la question « Quelle est mon appartenan­ce? » ne cesse de tourmenter Klemperer depuis sa mise à la retraite forcée pour « ascendance non aryenne ». Tandis qu'il assiste par hasard chez un vieil ami, Isakowitz, à la célébration du nouvel an juif en 1935, ce dernier envisage d'émigrer vers la Palestine. Lors du repas, Klemperer est tout naturellement impliqué dans le rituel festif: « Même moi, observe‑t‑il, on m'a coiffé d'un chapeau. » Cela lui est « très pénible » et il « ressent le peuple juif reconnu par Isakowitz comme une comédie ». À la conviction de l'autre, il oppose sa propre conscience identi­taire:

« Je ne suis rien d'autre qu'un Allemand ou qu'un Européen allemand. » (1, 220)

Plus tard, en tant que « porteur d'étoile », le fait de revêtir simultanément un couvre‑chef devient une chose toute naturelle. Dans le même temps les rencontres au cimetière juif se font de plus en plus fréquentes ‑ on y enterre les membres de la communauté involontaire des habitants de la Judenhaus, qui avaient eu la chance de mourir de mort naturelle, mais aussi tous ceux, plus nombreux, qui avaient mis fin à leurs jours pour échapper à la peur de la Gestapo.

Face à l'horreur meurtrière des persécutions antisé­mites, Klemperer révise l'analogie avancée dans un premier temps entre sionisme et hitlérisme. Ainsi, la réponse apportée par l'auteur à la question « Qui suis‑je ? », au terme d'une quête de soi de plus en plus pénible, est‑elle bien distincte au cours des derniers mois de la guerre de celle avancée une décennie plus tôt, tandis que s'engageait à peine son bannissement de la société allemande, et tandis qu'il était encore persuadé que sa « germanité » relevait du domaine de l'évidence: « Nous Juifs, peut‑être voulons‑nous toujours être quelque chose d'autre », écrit Klemperer en décembre 1944, « les uns sionistes, les autres Allemands. Mais que sommes‑nous en réalité? Je ne le sais pas. [...] Et c'est là que réside ma plus grande peur, ma peur professionnelle face à la mort: celle‑ci me restera selon toute vraisemblance redevable de toutes les réponses que je cherche » (2, 626).

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