© Michel Fingerhut 1996-8 ^  

 

Michel Fingerhut:
Comment répondre au racisme sur l'internet?
in Hommes & libertés n° 112, janvier-février 2001 © Michel Fingerhut 2001
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La XVIIe chambre du Tribunal correctionnel de Paris a condamné, le 18.10.2000, l’auteur du site à 300 000 Fr. d’amende pour «  provocation à la haine religieuse » et « d’atteinte à l’honneur et à la considération de la communauté juive ». Rebonds, Libération du vendredi 8 décembre 2000. Tels les sites français «  Pratique de l’histoire et dévoiements négationnistes  » (www.phdn.org, qui propose en outre des informations historiques sur la Shoah) et canadien Nizkor (www.nizkor.org). Consentir  in Le Genre Humain nº 22, novembre 1990. Editions du Seuil. Disponible sur l’internet à l’adresse http://www.anti-rev.org/textes/Loraux90a/ Voir aussi l’excellent petit livre que vient de publier le sociologue Philippe Breton, «  Le culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ?  » aux éditions de La Découverte. «  Le système concentrationnaire nazi  » par des élèves du lycée Ronsard de Vendôme ; «  Le sauvetage des enfants juifs en Creuse  » par le lycée Raymond Loewy de La Souterraine… «  Cercle d’études de la déportation et de la Shoah  », établi par l’association des professeurs d’histoire et de géographie et par l’Amicale d’Auschwitz ; le site de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes… Tels ceux des Académies de Poitiers et de Toulouse, de la Bibliothèque nationale de France, des ministères de la culture et de l’éducation, de l’Ina ou de la chaîne cablée Histoire… Adrien Le Bihan : Auschwitz Graffiti. Librio, 2000. Ces textes sont donc soumis à la protection du copyright d’origine, leur mise en ligne ayant été faite après l’obtention de l’autorisation des ayants-droit, que je ne peux que remercier très vivement pour leur ouverture, qui est malheureusement loin d’être partagée par tous les éditeurs. Certains lecteurs indiquent avoir achetés un livre après qu’ils l’aient lu en ligne. Qui ne se mesure pas réellement par le nombre d’accès (affichés orgueilleusement par de nombreux sites) ceux-ci étant en général «  gonflés  » par les robots de moteurs de recherche – tels Altavista, Yahoo ou Google – qui «  consultent  » les sites pour les indexer. L’intérêt pour un site se manifeste généralement par la qualité des sites qui le référencent et le «  courrier des lecteurs  ».

Profitant de l’ouverture d’un nouvel espace de communication sur lequel ne s’appliquaient pas les lois qui organisent la liberté d’expression dans l’édition, la presse et l’audiovisuel, les racistes et les négationnistes se sont précipités dans la brèche. Outre de demander l’application des lois au net, il s’agit aussi de mettre en place sur le réseau mondial une information précise et efficace.

L’utilisation d’ordinateurs – en «  babillards  » (BBS) et en réseau (uucp, Internet) – par des individus et organisations à des fins racistes et discriminatoires n’est pas récente : ces derniers se les sont appropriés, il y a une vingtaine d’années, dès l’émergence de ces technologies dans le monde universitaire et industriel, aux États-Unis puis dans d’autres pays. Les principaux modes de communication et de diffusion utilisés dès lors étaient les forums de discussion publics («  news  ») et le courrier électronique.

Les différents textes accessibles sur www.anti-rev.org

La veille de la guerre : Juifs et Polonais entre les deux guerres de Jean-Charles Szurek, les Juifs de Varsovie à la veille de la guerre d’Annette Wieviorka, la préparation de la guerre de Gabriel Gorodetsky, «  Avertisseurs d’incendie  » d’Enzo Traverso, l’abandon des Juifs avant la Shoah – la conférence d’Évian de Catherine Nicault, la problématique symbiose Juifs-Allemands de Dominique Bourel

Les faits et les participants : l’implication de toute une société dans la Shoah de Raul Hilberg, la mémoire des bourreaux d’Alexandre Szombati, la production de Zyklon B en France de Gilles Smadja, l’exploitation des déportés par Volkswagen de Frédéric F. Clairmont, qui savait quoi ? d’Elisabeth Fleury

Les témoignages, que ce soient les essais de Jorge Semprún, sur Primo Levi ou Victor Klemperer, les paroles de survivants qu’Annick Cojean est allée quêter, ou les récits des déportés paraissant régulièrement dans le bulletin de l’amicale d’Auschwitz et repris ici, on ne peut rester indifférent devant l’indicible à peine effleuré dans ces textes…

Le nazisme : une pseudo-philosophie d’Emmanuel Levinas, Heidegger et le nazisme de Pierre Joris, les codes culturel (Enzo Traverso) et esthétique encore présents de nos jours (Susan Sontag), peut-on être cultivé et avoir un comportement inhumain ? de George Steiner, mal et modernité de Jorge Semprún, Mein Kampf matrice de la barbarie d’Hélène Desbrousses

Les réactions face au nazisme, à la Shoah, alors et aujourd’hui : les intellectuels par Enzo Traverso, l’Église par Henri Madelin et Arnaud Spire, la France par Anne Grynberg

Le droit : la loi sous Vichy par Danièle Lochak, la notion de crime contre l’humanité par Pierre Truche

Mais qui sont les négationnistes ? Les textes fondateurs de Nadine Fresco, une profonde analyse de leur méthode discursive de Patrice Loraux, les analyses de Pierre Vidal-Naquet, de Valérie Igounet, négationnisme et anti-sionisme – convergence des discours du rejet de Georges Bensoussan

Des analyses sur les racismes : racisme et mythologie de Jean-Paul Demoule, la psychologie de masse du fascisme de Jean-Marie Brohm, le petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite de Martine Aubry et Olivier Duhamel, rempli d’informations chiffrées et utiles, le petit livre sur les racismes de Jacques Tarnero, offrant définitions et faits historiques et politiques, l’appel à la vigilance d’Umberto Eco, les femmes et l’idéologie fasciste de Patrick Le Tréhondat, les Nazis de la pampa de Gérard Devienne…

La transmission : crier toujours jusqu’à la fin du monde de Roger Maria, Paul Celan et la poésie de la destruction d’Enzo Traverso, que transmettre de notre fardeau ? de Lydie Salvayre, la construction de la mémoire de la Shoah de Nicolas Weill, l’Allemagne doit-elle faire table rase ? de Bernard-Henri Lévy, genre et mémoire d’Andreas Lixl-Purcell, l’oubli impossible de Jean-Claude Lebrun, avec une petite collection de poèmes de Paul Celan, Avrom Sutzkever, Mordekhai Gebirtig, Itsik Manger…

Plusieurs autres rubriques viennent compléter ce serveur : une bibliographie à trois niveaux (l’essentiel ; textes fondamentaux ; autres textes) ; un calendrier de manifestations (conférences, représentations théâtrales…) ; et enfin un annuaire de sites consacrés à ces sujets (diverses ressources pédagogiques ; bibliothèques et centres de documentation ; organisations…) et à des thèmes connexes tels l’extermination des Tziganes et les persécutions contre les homosexuels sous le régime nazi, et les droits de l’homme dans le monde.

Ce n’est qu’avec l’invention du web et sa diffusion dans le grand public que ce phénomène est devenu plus visible. La technologie se prête à cette visibilité : les sites web sont référencés dans des annuaires et moteurs de recherche, se renvoient les uns aux autres à travers les liens hypertextes par affinité, et sont bien plus aisément accessibles. Cette facilité d’accès se double d’une facilité de publication : toute personne équipée d’ordinateur peut créer un site et le relier à d’autres, ce qui n’a pas manqué d’attirer les activistes racistes auxquels les autres modes publics de publication (papier) et de diffusion (radio, télévision) sont en général fermés ou limités.

C’est ainsi que les négationnistes français – d’une ultra-gauche anti-sioniste à une extrême-droite nationaliste  – alliés, dans un même antisémitisme viscéral, à d’autres groupes  (négationnistes de tous pays, nationalistes et racistes tels le Ku Klux Klan américain ou le groupe russe Pamyat…), se sont fédérés autour d’un site web hébergé aux Etats-Unis1. Ils y proposent au lecteur non averti une grande quantité de textes et pamphlets dans plus d’une dizaine de langues. C’est leur principale plate-forme de publication, la loi française leur ayant fermé l’accès aux médias nationaux. D’autres sites, le plus souvent localisés aux États-Unis, mais ailleurs aussi, regroupent du matériau identique ou similaire en nature. Comme le souligne l’avocat Marc Lévy2, ce déferlement est dû principalement «  au refus des États-Unis d’appliquer complètement la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, refusant de respecter notamment son article 4 qui oblige les États signataires à punir la diffusion de la haine raciale et l'incitation à la discrimination raciale  ».

Dans le contexte de mondialisation–tribalisation, où l’internet devient une source majeure d’information (et plus rarement du savoir), court-circuitant les médiateurs traditionnels et avertis (l’instituteur, le bibliothécaire, le journaliste…), ce déferlement a un effet plus que nocif : imaginons un élève chargé de faire un devoir sur la Shoah ; plutôt que de se rendre dans une bibliothèque ou dans un centre de documentation spécialisé, quoi de plus facile que de lancer une recherche sur le terme «  chambres à gaz  » dans un moteur de recherche tel que Google ? Cinq des dix premières réponses renvoient vers des sites négationnistes francophones, comprenant de nombreux textes de «  professeurs  » et «  chercheurs  » aux titres imposants, parfois usurpés, quand ils ne sont pas révoqués. Quelle connaissance, quels outils critiques, possède le lecteur naïf pour comprendre la falsification diffusée par ces documents d’apparence savante, pour analyser leurs intentions et pour se prémunir de leurs effets délétères ?

Comment répondre au racisme

Plusieurs champs d’action s’offrent face au phénomène négationniste (et plus généralement, raciste) sur l’internet. L’approche polémique consiste à prendre de front le discours négationniste et à lui répondre — que ce soit en direct sur des forums internet ou face à face, ou en différé par l’écrit sur papier ou électronique3 — dans une sorte de pseudo-débat. Or peut-il y avoir débat, les modes de discussion adoptés par ces négationnistes tenant de l’hypercritique, méthode tout aussi apte à «  démont(r)er  » que la terre est plate ou que Napoléon n’a pas existé ? Comme l’écrit si justement Patrice Loraux4, c’est un processus qui vise à saper les bases même de la communauté des hommes, qui «  repose sur le pacte tacite et sans cesse reconduit que chacun de ses membres refoulera pour sa part la pulsion à soumettre par lui-même l'existence des choses et les situations empiriques à l'administration préalable d'une preuve tirée de celles-ci et exhibée à côté d'elles, en conséquence de quoi il y aura le sentir en commun irréfutable des pôles majeurs de l'expérience, ces pôles qu'Aristote nommait les sensibles communs  ». Plus généralement, c’est aussi le cas pour les discours racistes, qui tiennent surtout d’une croyance aveugle qui ne se prête à aucun dialogue.

Le deuxième axe d’intervention est juridique et repose sur les lois et leur mise en application. Il est de notoriété que celles-ci diffèrent de pays à pays, dans ce domaine comme dans d’autres. La France (ainsi que certains de ses voisins européens qui ont eu à souffrir directement de l’entreprise nazie) s’est dotée d’une législation antiraciste, qui permet de réprimer l’expression de «  toute forme de discrimination fondée sur la race ou la religion, ou l’appartenance à une nationalité ou une ethnie  », et qui y assimile avec justesse l’apologie et la contestation de crimes contre l’humanité. Son application sur l’internet se heurte à des barrières idéologiques profondes et paradoxales, comme le dit si bien Marc Lévy2 : «   On peut même considérer que c'est le respect de cette dignité exprimée dans des règles concrètes qui doit conditionner la mondialisation, dans tous les domaines : mondialisation de l'économie, mais sans travail des enfants ; mondialisation de la recherche médicale, mais sans commerce d'organes ; mondialisation de la communication, mais sans racisme. Ce n'est que si elle respecte les valeurs éthiques que la mondialisation aura toute sa légitimité et sera acceptée par l'ensemble des peuples. L'extraordinaire potentiel de l'internet ne peut se développer à l'écart de ces principes et dans une zone de non-droit. Et il est pour le moins paradoxal que ce soit souvent les mêmes qui réclament des règles pour civiliser la mondialisation commerciale, financière, écologique et qui les refusent pour la mondialisation de l'information.  »5 On peut noter avec satisfaction les dernières jurisprudences françaises en la matière, qui prennent vigoureusement le parti de faire respecter ces principes sur le territoire français, l’internet y compris.

Pédagogie par l'information

Enfin, l’approche pédagogique a vu apparaître des sites web consacrés non pas à «  répondre  » ou polémiquer avec les négationnistes, mais à informer le public soucieux de connaître et de comprendre. Ainsi, en France, on peut voir une timide floraison de sites créés par des élèves6 aussi bien que des professeurs7, des particuliers ou des associations, principalement sous forme de dossiers documentaires ou d’annuaires de sites8 consacrés à ces thématiques.

«  Souvenons-nous de la recommandation de Primo Levi : "La haine nazie […] est étrangère à l’homme. C’est un fruit vénéneux issu de la funeste souche du fascisme, et qui est en même temps au-dehors et au-delà du fascisme même. Nous ne pouvons pas la comprendre ; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue […]. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire…"  »9. C’est dans ce cadre que se place l’action que j’ai choisi de mener via le web — sur le site www.anti-rev.org, dont je suis l’éditeur : elle consiste à y développer, depuis 1995, une bibliothèque de textes de qualité, informatifs ou réflexifs, sur la Shoah et ses contextes (historique, politique, social) et sur des sujets connexes (génocide, racismes, discrimination, droits de l’homme…).  Ce fonds ne s’adresse donc pas aux négationnistes ou à leurs sympathisants : quoique certains de ces textes analysent les phénomènes actuels de négationnisme et de racisme et démontent ses méthodes perverses, il ne s’agit pas là de «  prouver  » ce que tout le monde sait, ni d’offrir à ces zélotes une plate-forme de diffusion de leurs propagandes et lavages de cerveau. Sur le plan de la forme, cette bibliothèque en ligne regroupe déjà plus d’une centaine de livres, articles, essais, témoignages et poèmes, principalement en français, tous précédemment (et pour certains récemment) publiés sous forme papier10 et présents en ligne en intégralité (ce ne sont pas des liens vers d’autres sites, mais les contenus eux-mêmes). Cette approche a éveillé un intérêt réel11, principalement dans le monde scolaire et universitaire. Elle s’est accompagnée de participations à l’organisation de conférences et de tables rondes sur ces thèmes au fil des années.

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