© Michel Fingerhut 1995-8 ^  

 

Michel Fingerhut:
Contre la banalisation du mal
in Planète Internet (septembre 1996) © Planète Internet
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Je ne me suis pas réjoui, contrairement à d'aucuns parmi lesquels on trouve aussi bien les négationnistes les plus virulents de l'extrême-droite que certains défenseurs inconditionnels de la liberté d'expression sur l'Internet et opposés à toute censure (que je ne suspecte nullement de racisme), de la décision du tribunal suite à la plainte de l'UEJF, ni n'ai appris "avec beaucoup de satisfaction la décision [du] Conseil Constitutionnel sur la loi de réglementation des télécommunications". En effet, ces décisions laissent le champ encore plus libre aux dérives négationnistes, néo-nazies, antisémites et racistes sur l'Internet.

L'utilisation de l'Internet par des extrémistes n'est pas récente: on pouvait lire, dans le début des années 80, des textes anti-Noirs et antisémites écrits par une poignée d'individus dans les news (forums publics de discussion). Quelques années plus tard, une organisation négationniste américaine diffuse ses textes sur l'Internet. Puis, avec le développement de HTTP, apparaîssent des serveurs WWW néo-nazis, anti-Noirs, anti-avortement ou anti-gouvernement, installés par des individus et des groupuscules extrémistes.

Enfin, depuis un an environ, des forums généralistes de news francophones sont touchés par ce phénomène, soit à partir de l'étranger (Belgique et Canada notamment) à découvert et explicitement, soit de France, souvent anonymement (car la loi Gayssot réprime ce genre de discours): textes négationnistes (parfois la traduction pure et simple de textes des organisations américaines), anti-islam, anti-immigration, anti-gay, promouvant la discrimination soft ou hard. Ceux qui ne peuvent ou n'osent s'exprimer de cette façon le font sur des listes de diffusion privées, par IRC ou par WWW, domiciliés à l'étranger et disponibles en France.

Ils arrivent sur l'Internet français accompagnés de sectes (Moon, Rael, Scientologie), de partis ou mouvements politiques extrémistes (LaRouche avec son arsenal de propagande), violents (skins français, camp d'entraînement paramilitaire...), utilisant l'Internet comme (seul) moyen pour "s'exprimer" publiquement sans réserve aucune, au mépris des lois du pays et des modes de comportement précédemment établis sur l'Internet.

Ce phénomène encore marginal est-il un des devenirs de l'Internet? D'un forum savant vers un outil grand public, ludique et commercial, ignorant ou défiant les lois des pays qu'il traverse; un défouloir pour particuliers; un outil incontrôlé pour ceux qui s'en servent pour transgresser, utilisant les tactiques de l'extrême-droite - banaliser discours et action: la première fois (Carpentras) tout le monde est choqué, et puis cela devient une habitude, voire une norme. Il y a des seuils que l'on ne franchit que dans un sens...

On se dit impuissant devant ces dérives: mondialisation, raisons techniques et financières... On dit qu'il faut éduquer et que l'auto-régulation fera le reste, et on invoque liberté d'expression et démocratie - argumentation américano-libertaire de choc. Or, ça ne marche pas - d'où la nécessité de structures impartiales assurant un fonctionnement commun avec un minimum de dérives, dans le but de protéger l'individu et ses libertés et d'assurer le maintien d'un "contrat social", rôles que la Netiquette tant vantée ne remplit pas (Netiquette éthique...) et que la loi du marché vise à abolir (moins de limites = plus de trafic).

Ceci nécessite la mise en place de moyens techniques et humains certainement coûteux (ce qui n'est pas dans l'intérêt des opérateurs, qui veulent préserver l'illusion d'un Internet "presque gratuit") - imaginerait-on de développer des avions sans investir dans la protection des voyageurs? Mais bien plus, afin d'assurer que le comportement sur l'Internet respecte l'individu et la société, il faut une prise de conscience et une responsabilisation (et, à défaut, l'application des lois):

On ne pourra éviter toutes les dérives (il ne s'agit pas d'empêcher les débats) - ni sur l'Internet ni ailleurs (les lois de circulation n'ont pas empêché les chauffards d'écraser des passants) - il faut toutefois les limiter, ici et maintenant. L'enjeu en est la survie d'un Internet utile.

Michel Fingerhut
Août 1996

Michel Fingerhut, mathématicien (Technion) et informaticien (Cornell University) de formation, pratique l'informatique depuis 1966 et les réseaux depuis 1979 (aux Etats-Unis), devient responsable informatique à l'Ircam en 1986, puis chef de son projet Médiathèque. Il a "rencontré" le phénomène négationniste aux USA en 1984-5 sur le terrain puis sur l'Internet, et s'est mobilisé alors pour le combattre. Dans ce cadre, il a réalisé et maintient un serveur, http://www.anti-rev.org/, avec l'aide bénévole de personnes concernées par ces phénomènes.

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