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Elisabeth Fleury:
Mérignac, Drancy, Auschwitz: aller simple pour la mort
in l'Humanité (28 janvier 1998) © L'Humanité 1998
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De l'une de nos envoyés spéciaux

Cela n'a pas été dit dans le prétoire, mais beaucoup l'avaient en tête: c'était, hier, le cinquante-troisième anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz par l'armée soviétique. La découverte de l'horreur pour des millions d'hommes et de femmes. L'espoir, devenu insensé, de retrouver leurs disparus. La 'solution finale du problème juif', prophétisée par les nazis, aurait désormais un visage: celui des chambres à gaz. Et porterait plus tard un nom: la Shoah.

Qu'en savait Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde, à la fin de l'année 1943? Il est en poste à Bordeaux depuis le printemps 1942. Auparavant, c'est au ministère de l'Intérieur de Vichy qu'il officiait. Au mois de juillet, une première rafle de juifs a eu lieu. Dans la foulée, un convoi quitte Bordeaux pour Drancy. Simple 'camp de transit': on parle déjà de déportation. Août, septembre, octobre 1942: par centaines, hommes, femmes, enfants, vieillards sont arrêtés. Internés. Transférés. Déportés. A partir de février 1943, le même scénario se répète à l'envi. 'Ennemis communs' de Vichy et des nazis, 'déchets' dont il faut se débarrasser, les juifs doivent périr. Et ils périront.

Hier, avec un peu d'avance sur le calendrier fixé par le président Castagnède, la question de la 'connaissance de la Shoah' a hanté les débats. Papon pouvait-il ignorer le sort de ceux qui alimentaient ses convois? La réponse vient d'abord de Me Alain Lévy. Il verse au dossier pas moins de six tracts. Emanant du Parti communiste français, du Front patriotique, de l'organe 'J'accuse', de 'Notre voix'... tous, datés d'octobre 1942 à août 1943, alertent sur les massacres de juifs perpétrés à l'Est. Certains évoquent les gaz. D'autres donnent des chiffres précis. Vichy, Etat policier par excellence, ne pouvait ignorer ces documents. Me Varaut éructe. Son client, Maurice Papon, opte pour l'ironie: 'Ils n'étaient pas vendus en kiosque à Bordeaux.'

La veille, alors que Me Lévy évoquait déjà un tract du PCF, Me Varaut avait ricané en soulignant qu'il venait d'être publié dans 'l'Humanité'. 'Nous n'avons pas les mêmes lectures', avait renchéri son client. A nouveau, hier, l'avocat de l'accusé s'en est pris au quotidien communiste. S'attirant cette réplique cinglante de Me Bertrand Favreau: 'Mieux vaut lire 'l'Humanité' que commettre des crimes contre elle.'

Après cette passe d'armes, Me Alain Jakubowicz intervient à son tour. 'Entre juillet 1942 et novembre 1943, de nombreux convois sont partis. Vous êtes-vous inquiété d'avoir des nouvelles de ceux qui en faisaient partie?' L'accusé: 'Naturellement.' L'avocat: 'Sous quelle forme?' Papon: 'Par tous moyens.' L'avocat: 'En 1943, vous pensiez toujours que ces gens, ces enfants, parfois seuls, partaient en camp de travail?' 'Oui', répond en substance l'accusé. 'Nous en reparlerons', promet l'avocat.

'Il faut identifier le rôle des juifs, responsables du triage à Drancy. Car ce sont eux qui ont déporté.' Cette phrase, c'est Maurice Papon lui-même qui la prononce, en 1995, face au magistrat instructeur. 'Estimez-vous que les juifs sont responsables de leur propre déportation?', demande Me Michel Zaoui. Papon bafouille. Tout en reconnaissant aux juifs le caractère de 'victimes', il ose néanmoins: 'L'administration française n'est pas responsable de la déportation, géographiquement parlant.' 'Mais alors, qui déporte?', insiste l'avocat. L'accusé: 'Les Allemands.' 'Qui met en branle la police, la gendarmerie? Qui réquisitionne les trains?' Papon se tait. Me Zaoui conclut: 'Des bureaucrates. Et, parmi eux, il y a Maurice Papon.'

Après le jeu des questions-réponses, désormais bien rodé par Me Varaut et son client, Samuel Schinazi s'approche de la barre. Il avait vingt ans quand, arrêté à la fin de 1941 pour faits de résistance, il est interné au fort du Hâ. En mars 1942, il est transféré à Mérignac. Son père, le docteur Sabatino Schinazi, le rejoint en juillet. Arrêté par des gendarmes français. Son seul tort: être juif. Un an et demi plus tard, tandis que son fils, déporté vers Buchenwald via Compiègne, est parvenu à s'évader du train, le docteur Schinazi est embarqué dans le convoi bordelais du 25 novembre 1943. De Drancy, il échouera à Auschwitz, où il meurt, en 1945.

Problème: au regard des lois en vigueur, Sabatino Schinazi n'aurait jamais dû être déporté. Ses neuf enfants ont été reconnus comme 'aryens'. Son épouse est catholique. Il est donc 'exempté à double titre' de la déportation, comme l'avait souligné lundi l'avocat général. Durant les longs mois de sa détention, sa femme multiplie les interventions. En vain: Allemands et préfecture se renvoient mutuellement la responsabilité. Comme le souligne le président: 'L'urgence, dans son cas, était relative.' La préfecture avait le temps d'effectuer les démarches nécessaires à son sauvetage. Elle n'en fit rien. Et Maurice Papon, là encore, n'a pas d'explications.

ELISABETH FLEURY

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