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Elisabeth Fleury:
Vichy 1940-1942. Bordeaux 1942-1944. Les rafles et les convois. Résistance. Epuration. Qui savait quoi?
in l'Humanité (9 mars 1998) © L'Humanité 1998
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Vichy 1940-1942

Démobilisé à Clermont-Ferrand en novembre 1940, Maurice Papon rejoint Vichy. Il y réintègre le ministère de l'Intérieur. Il est rapidement promu sous-préfet de 1re classe, puis directeur du cabinet de Maurice Sabatier, alors secrétaire général pour l'administration. L'avocat général, Marc Robert, a démontré (4 novembre 1997) le rôle actif de Papon dans la dissolution des syndicats de la Fonction publique, la mise en oeuvre des lois d'exclusion (juifs, francs-maçons, communistes) dans le monde associatif, la suspension des élus territoriaux et le contrôle de l'exécution des lois racistes de Vichy en Algérie où il a effectué deux voyages en septembre et décembre 1941.

Bordeaux 1942-1944

Nommé préfet régional à Bordeaux (1er mai 1942), Maurice Sabatier propose à Papon le poste de secrétaire général à la préfecture de la Gironde. Il prend ses fonctions début juin. Il supervise tous les services préfectoraux et a la responsabilité directe du bureau des questions juives à la tête duquel se trouve un jeune homme (vingt-trois ans) d'extrême droite, Pierre Garat. Le trio Sabatier-Papon-Garat est formé. C'est lui qui se chargera de la mise en oeuvre des lois anti-juives et, dès le mois de juillet, de la préparation et de l'organisation des rafles et des déportations. Papon conservera la haute main sur les affaires juives jusqu'au départ du dernier convoi (mai 1944); après quoi, le débarquement n'étant plus qu'une question de jours, il s'en débarrasse sur le dos du préfet délégué, Louis Boucoiran. L'accusé a reconnu 'l'osmose' entre Sabatier et lui, avant de se rétracter. Les débats ont établi qu'il avait reçu de son supérieur les pouvoirs de police et d'internement. L'examen des rafles le confirme.

Les rafles et les convois

18 JUILLET 1942. Premier convoi à destination de Drancy. 171 juifs. Des adultes. Les instructions allemandes datent du 2 juillet. Elles se réfèrent absolument à l'organigramme de la préfecture. Garat, le chef du service des questions juives, est l'opérateur, Papon le coordinateur. Attendant un 'feu vert' de Vichy, le préfet prie de ne rien faire, mais Garat et Papon préparent les listes. Dans la nuit du 15 au 16, elles serviront à la première rafle. 105 personnes arrêtées. Internement à Mérignac. 'Tri'. Et départ... On suit cette opération de A à Z grâce aux nombreuses pièces du dossier. C'est une répétition en grand. La machine, à partir de là, est rodée.

26 AOUT 1942. 445 juifs sont envoyés à Drancy. Parmi eux, 81 enfants, parfois âgés de quelques mois, dont les parents ont été déportés le mois précédent. Certains sont internés à Mérignac. D'autres ont été confiés à des familles d'accueil dont seule la préfecture possède les adresses. Le 29 juillet, les Allemands indiquent que, conformément aux souhaits du gouvernement de Vichy, les enfants peuvent être déportés à leur tour. Deux semaines plus tard, les Allemands les réclament. Les familles sont immédiatement avisées par la préfecture qu'elles doivent rendre les enfants. Le service des questions juives envoie des taxis les chercher. Seule la préfecture et le grand rabbin savaient où étaient les gosses. De qui les Allemands tenaient-ils les listes? Léon Ziguel, seul rescapé de ce convoi, avait quinze ans à l'époque. Il a survécu à trois ans d'esclavage dans un Kommando de travail dépendant d'Auschwitz.

21 SEPTEMBRE 1942. Du 19 au 28 septembre 1942, lors d'un voyage à Paris et Vichy, Maurice Papon rencontre les plus hautes autorités de l'Etat. Il n'est donc pas à Bordeaux quand, le 21 septembre, 71 juifs sont déportés de Bordeaux. Selon l'accusé, c'est Pierre Garat, son subordonné, qui aurait tout organisé. Me Lévy montre que ce dernier agissait en vertu d'une 'habilitation permanente' de son supérieur. Devant l'avocat général, Papon reconnaît qu'il n'a pas profité de son déplacement pour visiter le camp de Drancy ni pour évoquer le sort des déportés avec ses interlocuteurs. Etrange, pour quelqu'un qui dit se préoccuper du sort des juifs...

26 OCTOBRE 1942. Le 19 octobre 1942, Pierre Garat remet aux policiers français qu'il a convoqués des listes de juifs à arrêter dans la nuit. Sur les 400 noms, 41 personnes sont appréhendées. Garat parle de 'déchet'. Des 'rafles complémentaires', dont les comptes rendus sont directement adressés au service des questions juives, 'conformément aux instructions reçues', permettront de 'grossir' le convoi qui, six jours plus tard, emporte 128 juifs vers Drancy. Parmi eux, des Français en principe 'exemptés' de déportation. L'intendant de police s'en étonne auprès de la section d'enquêtes et de contrôles (sec). Réponse: 'Les opérations ont été réalisées sans que nous en ayons eu connaissance.'

2 FEVRIER et 7 JUIN 1943. Faute de survivants, aucune plainte n'a été déposée à l'encontre de Maurice Papon pour les convois du 2 février et du 7 juin 1943. L'avocat général les évoque néanmoins 'par souci de pédagogie'. On apprend que, le 2 février 1943, c'est Maurice Papon qui signe l'ordre de réquisition de la gendarmerie pour escorter le convoi. Un mois plus tard, c'est encore lui qui signe l'ordre d'arrestation de quatre juifs hongrois. En juin 1943, Pierre Garat constitue l'escorte du convoi qui, le 7, emporte 34 juifs à Drancy.

25 NOVEMBRE 1943. Un nouveau convoi emporte 86 juifs vers Drancy. Contrairement à la règle imposée par Maurice Sabatier à son arrivée, l'intendance de police n'a pas attendu le feu vert de la préfecture pour organiser le transfert des déportés: elle a directement obéi aux ordres allemands. Une 'grave anomalie', déplore Maurice Papon. Qui n'a pourtant jamais été sanctionnée. A bord du train figure le docteur Sabatino Schinazi. Français, époux d'une non-juive et père 'd'aryen', il était interné à Mérignac depuis juillet 1942. En dépit de ce 'statut protecteur', malgré les démarches de son épouse, il n'a jamais été libéré de ce camp où, pourtant, Pierre Garat se chargeait du 'triage', a affirmé Papon.

30 DECEMBRE 1943. 134 juifs sont déportés. La plupart ont été raflés à Bordeaux dans la nuit du 20 au 21 décembre, puis internés à Mérignac. 'L'opération s'est déroulée à mon insu', déclare Maurice Papon, qui accuse la SEC d'avoir tout organisé avec les Allemands. Le service des questions juives, pourtant informé de la rafle dès le lendemain, 'n'est jamais intervenu dans l'opération', assure-t-il. Surtout pas pour tenter de sauver les victimes. Ni pour réclamer une sanction contre l'intendant de police qui, pour la deuxième fois consécutive, aurait ainsi agi sans l'autorisation du préfet qu'il rencontrait pourtant tous les matins.

13 JANVIER 1944. Dans la nuit du 9 au 10 janvier, 228 juifs de tous âges et de toutes nationalités sont arrêtés. Deux jours plus tard, ce sont 317 personnes qui sont déportées vers Drancy. A l'approche de la Libération, les fonctionnaires préfectoraux 'se couvrent'. Une note, sans date ni destinataire mais signée des cinq plus hauts d'entre eux (dont Papon), détaille les vaines 'tentatives de négociations' qui auraient précédé la rafle. Me Lévy montre que c'est pourtant le service des questions juives qui a fourni les listes nécessaires aux rafles. Et un ancien policier indique qu'elles étaient prêtes dès l'après-midi.

13 MAI 1944. Saignée par les rafles, la Gironde ne compte plus aucun juif valide. Qu'à cela ne tienne: les Allemands réclament les vieillards, les invalides, les malades. Fin janvier, ils exigent que les juifs hospitalisés soient conduits à Mérignac après leur guérison. Début février, ils procèdent eux-mêmes à une rafle. Enfin, ils demandent à la préfecture de procéder à un 'recensement' dans les sanatoriums, hôpitaux et hospices de la Gironde. Sans attendre la réponse du gouvernement, Maurice Papon obtempère. Son subordonné Jacques Dubarry (qui remplace Pierre Garat depuis l'année précédente) transmet ses ordres aux établissements concernés. En mai, alors que la préfecture sait qu'un convoi se prépare, le service des questions juives réclame aux commissariats d'effectuer, 'de toute urgence', un recensement des juifs. Le 13 mai, cinquante-sept personnes partent pour Drancy. La plupart ont dépassé soixante-dix ans.

Résistance

L'affirmation selon laquelle Maurice Papon aurait appartenu à la Résistance repose sur un document, des témoignages et une sentence. Un document: c'est l'attestation, datée du 25 octobre 1944 et signée du 'colonel Ollivier', selon laquelle Papon aurait appartenu au réseau Jade-Amicol à compter du 1er janvier 1943. Or, contrairement à l'habitude, elle ne comporte ni double signature ni numéro d'enregistrement. Son authenticité est donc fort douteuse. Elle permettra pourtant au préfet de police de Paris d'obtenir sa 'carte de combattant volontaire de la Résistance'. Des témoignages: de tous les 'résistants' venus soutenir Papon à la barre, aucun n'a connu l'ancien secrétaire général de la préfecture pendant l'Occupation. Une sentence: celle du 'jury d'honneur', rendue 'à l'unanimité' le 15 décembre 1981. Jean Pierre-Bloch, unique survivant de cette instance formée à la demande de Papon, l'a démolie. L'ancien chef du BCRA de Londres est formel: 'Papon n'a jamais été résistant.'

Epuration

Pour Maurice Papon, 'épuration' rime avec 'promotion'. Une semaine avant la libération de Bordeaux, le 28 août 1944, le nouveau commissaire de la République, Gaston Cusin, le nomme directeur de cabinet et préfet des Landes. Le comité départemental de Libération réclame des explications. En vain: début novembre, Maurice Papon est confirmé dans ses fonctions par un décret du général de Gaulle. La commission d'épuration avalise. Un de ses responsables a reconnu que, en raison du décret de De Gaulle, son rôle devenait 'de pure forme'. 'Nous avons été choqués', diront d'anciens employés préfectoraux à la cour, qui décrivent le goût du secrétaire général pour la délation et le pouvoir. A Bordeaux, le cas Papon n'est pas isolé: Pierre Garat, Maurice Sabatier, Jean Chapel bénéficient tous de fulgurantes promotions. A une exception près: Louis Boucoiran, préfet délégué, qui sera mis à la retraite d'office. Le 16 mai 1944, trois jours après le départ du dernier convoi, Maurice Papon lui avait délégué le service des questions juives...

Qui savait quoi?

Que savait Maurice Papon du sort des déportés? Plusieurs avocats de parties civiles ont versé des tracts qui, dès octobre 1942, parlent du 'gazage' de juifs et des 'massacres' perpétrés à l'Est. Papon ironise: 'Ces journaux n'étaient pas vendus en kiosque.' Qu'imaginait-il du sort des enfants, des vieillards, des femmes, des invalides que les Allemands déportent? Maurice Papon avait reconnu, devant Me Lévy, qu'il se doutait qu'un 'sort cruel' les attendait. Au président Castagnède il précise: 'On imaginait une réalité de douleur, de souffrance et éventuellement de mort.' De quoi caractériser la complicité d'assassinat...

ELISABETH FLEURY

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