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Bernard Frédérick:
De l'exclusion à l'extermination
in l'Humanité (10 février 1998) © L'Humanité 1998
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Nous remercions l'Humanité de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
Pierre Vidal-Naquet, 'Les Juifs, la Mémoire et le Présent', Éditions la Découverte, Paris 1991. Raul Hilberg, 'La destruction des Juifs d'Europe', Fayard, Paris 1988. Hitler à A. Gemlich, le 16 septembre 1919. Cité par André Frossard dans 'le Crime contre l'humanité', Robert Laffont, Paris 1997. Cité par René Terrisse dans 'Bordeaux 1940-1944', Perrin 1993. Compte rendu de séance du 3 juin 1942, archives de la Gironde. De l'un de nos envoyés spéciaux.

Les historiens divergent. La 'solution finale' représentait-elle 'un changement de nature' dans la répression antijuive ou un 'changement de degré'. Le Français Pierre Vidal-Naquet penche pour la 'rupture'1. L'Américain Raul Hilberg est d'un avis contraire: 'Au premier jour de 1933, lorsque le premier fonctionnaire rédigea la première définition du 'non-aryen' dans une ordonnance de l'administration, le sort du monde juif européen se trouva scellé'2.

Ces deux thèses ne se contredisent pas forcément. L'extermination 'des' juifs - et non plus 'de' juifs - est bien une novation. Mais elle est précédée, partout, de l'exclusion. Cette dernière a une logique: l'élimination. Civique, puis physique. On objecte que l'apartheid sud-africain n'a pas conduit à un massacre de masse (P. Vidal-Naquet). Certes, mais les Noirs représentaient une force de travail utile. Les Allemands avaient à leur disposition, dans les pays occupés, d'autres esclaves. En France, les juifs furent exemptés du STO. Ils n'étaient employés qu'à leur propre destruction; la construction des camps et de leurs voies d'accès, les chambres à gaz, les fours...

Le terme d''élimination' est ambigu. Berlin et Vichy ont joué sur cette ambiguïté. Cependant, elle n'existait pas pour Hitler: 'L'antisémitisme qui s'inspire uniquement des sentiments s'exprime finalement sous la forme du pogrom. L'antisémitisme rationnel, au contraire, doit conduire à une lutte planifiée et légale, et à l'élimination des privilèges que les juifs détiennent chez nous à la différence des autres résidents étrangers (législation des étrangers). Mais son but ultime doit être l'élimination pure et simple des juifs'3.

La politique antijuive de Vichy correspond en tous points à cette définition: alignement du statut des juifs sur celui des étrangers; interdits professionnels; limitation de l'accès à l'enseignement et à la culture. Elle procède par étapes. Elle est 'légale' (voir 'l'Humanité' du 9 février). C'est bien un antisémitisme 'rationnel' et 'planifié'. Et si l'exclusion n'anticipe pas l'extermination - pas plus en France que dans le Reich -, la seconde eut été impossible sans la première. Car avant de déporter les juifs, il fallait les repérer, les compter, les isoler, les étiqueter et les apeurer. Le régime de Pétain s'y employa dès 1940. Il mobilisa, à cette fin, l'appareil d'Etat. On inventa dans les préfectures un 'service des questions juives'. A Bordeaux, de 1942 à 1944, Maurice Papon l'administra.

Haut fonctionnaire, qui plus est au ministère de l'Intérieur de Vichy, il ne pouvait ignorer qu'il aurait à mettre en oeuvre la législation antijuive et à en contrôler l'application. Il ne pouvait ignorer non plus la justification qu'on donnait des mesures d'exclusion. Quelques semaines avant son arrivée, le capitaine Sézille, directeur de l'Institut d'études des questions juives de Paris, avait inauguré l'exposition 'le Juif et la France', en tournée dans la capitale girondine. Il était allé droit au but: 'Le juif doit disparaître pour le bien des générations futures'4. La manifestation eut un grand succès - 61.213 entrées. Le quotidien local, 'la Petite Gironde', exultait: 'Un vieil usage veut que, dans toute enquête criminelle, l'on recherche la femme. Désormais, nous savons que dans les causes de toutes misères, faillites, catastrophes financières, scandales ou guerres, nous devons rechercher les juifs'4.

Le chef de la Propagandastaffel de Bordeaux jugea que le journal avait fait là une 'excellente besogne'. Il le dit, le 3 juin 1942, à M. Lemoine, son directeur. Mais il ajouta: 'Il ne faut pas laisser actuellement la pitié s'étendre sur les juifs. Il est indispensable de diminuer actuellement le 'choc psychologique'. Pour cela, il faut que vous parliez de la nécessité d'éliminer les juifs'5. Le 5 juin, Maurice Papon s'installait à la préfecture. Le 26, Léon Librach, Robert Goldenberg et Victor Braun étaient transféré à Drancy. L'ordre était signé: Papon. Entre l'exclusion et l'extermination, entre Bordeaux et Auschwitz, il y aurait désormais un trait d'union.

BERNARD FREDERICK

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