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Gabriel Gorodetsky:
Retour sur la préparation de la Seconde guerre mondiale:
Généalogie d'un mensonge

in Le Monde diplomatique (juillet 1997) © Le Monde diplomatique 1997
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Winston S. Churchill, The Second World War, London, 1950, vol. I, p. 403. Victor Souvorov, The Icebreaker, pp. 344-345 et p. 327. La version française, Le Brise-Glace, est parue en 1989 aux Editions Orban. Archives présidentielles de la Fédération de Russie (APFR), 9 novembre 1940. Archives de la politique extérieure de la Fédération de Russie (APEFR), 059/1/338/2314/2, Télégramme de Staline à Molotov, 11 novembre 1940. Archives nationales de Bulgarie, Fonds Dimitrov, journal personnel, 25 novembre 1940, et Archives du ministère des affaires étrangères de Bulgarie, AMVNR PREII /1/3/1/2/1/19, documents concernant la visite de Molotov à Berlin, 27 novembre 1940. APEFR, 059/1/326/2239/112-114, télégramme de Molotov à Ivan Maiski, 17 novembre 1940 et 338/2314/36-38, télégramme de Molotov à Staline, 13 novembre 1940. Archives des services de renseignement russes, 7237, Rapport de Filip I. Golikov, 16 avril 1941? et rapport no 4 sur les événements à l'Ouest, 20 avril 1941. APFR, « Dossier spécial sur 1941 », document 247. APFR, 3/64/675/157-161. Archives personnelles de Dimitri Volkogonov, déclaration signée par le général Liachenko sur les conversations avec Semen Timochenko.

L'apparente désinvolture de Staline à l'approche de l'invasion allemande en juin 1941 et, plus généralement, la politique soviétique restent, selon l'expression de Churchill, « une devinette enveloppée dans un mystère à l'intérieur d'une énigme1 ». Pour les réalisateurs du film Liaisons dangereuses, Staline, dans la conduite de sa politique étrangère, poursuivait le plan des bolcheviks : dominer le monde en transformant la guerre impérialiste en guerre idéologique (lire page 23).

Bien que le professeur Stéphane Courtois soit le conseiller historique du film, une partie cruciale du documentaire adopte, sans le critiquer, le trop célèbre travail de Victor Souvorov, un officier de renseignement soviétique passé à l'Ouest à la fin des années 70. Dans son livre, Le Brise-Glace, Souvorov décrit la Russie soviétique de 1941 en scélérate plutôt qu'en victime. Grâce à une falsification de ses sources, il prétend sans la moindre preuve que Staline aurait méticuleusement préparé contre l'Allemagne un plan « Opération Tonnerre », qui devait être déclenché le 6 juillet 1941 ; ce serait l'invasion de la Russie par Hitler qui l'aurait fait échouer2.

La prétendue préparation de cette agression par Staline aurait commencé avec la signature du pacte germano-soviétique et se serait poursuivie jusqu'au printemps 1941, en passant par la conférence entre Viatcheslav Molotov et Adolf Hitler à Berlin en novembre 1940, présentée comme une preuve que tout cela n'empêchait pas Staline de conspirer avec Hitler pour le partage du monde. Or les nouveaux documents d'archives - dont les directives pour les entretiens avec Hitler, dictées dans sa datcha par Staline à Molotov - montrent que les objectifs soviétiques continuaient à découler d'une conception défensive de la sécurité. Il s'agissait de protéger les intérêts soviétiques dans les Balkans et les détroits de Turquie. Staline s'opposait en particulier au démembrement de l'Empire britannique. Il pensait que la Grande-Bretagne participerait à la conférence de paix, mais en tant que puissance diminuée3.

En privé, Staline expliqua à Georgi Dimitrov, le secrétaire général de l'Internationale communiste, que sa politique était motivée par les menaces auxquelles la Russie faisait face dans la mer Noire. « Historiquement le danger est toujours venu de là ; la guerre de Crimée, la prise de Sébastopol, l'intervention de Wrangel en 1919, etc. » Son intention était d'assurer la sécurité des bases navales sur la côte turque « afin que les détroits ne puissent être utilisés contre [l'URSS]4 ». Loin d'être rassuré par Hitler, comme le suggère Delassus, Molotov se plaignit, dans un télégramme à Staline, des tentatives du chancelier allemand de « mettre la main sur la Turquie sous prétexte de garantir similairement la sécurité de la Roumanie, tout en (...) faisant saliver [l'URSS] avec la promesse de révision de la convention de Montreux ». Mais, et c'est de loin plus important, Staline disposait, par son attaché militaire à Berlin, d'informations précises sur la directive 21 fixant l'opération « Barbarossa » - l'invasion de l'Union soviétique5 -, et ce dix jours seulement après son adoption, soit à peine un mois après la fin de la conférence de Berlin.

Ce fut donc un sens aigu de la menace allemande qui conduisit à la réunion extraordinaire du haut commandement au Kremlin, à la fin du mois de décembre, et aux deux Kriegspiel du début de 1941. Les deux stratégies partaient de l'hypothèse d'une invasion allemande de la Russie, et leurs conclusions ont ét é mises en oeuvre dans les plans de mobilisation et de déploiement préparés au printemps 1941. A la mi-avril 1941, le chef du renseignement militaire, le général Filip I. Golikov, soumit à Staline un rapport alarmant sur les mouvements de troupes massifs de l'Allemagne vers les frontières russes6. Avec la Yougoslavie et la Grèce au bord de l'effondrement, Staline concéda qu'en dépit de grands progrès, l'armée rouge était loin d'être prête pour la bataille.

Sa politique était désormais guidée par la conscience qu'il avait de la faiblesse de l'armée rouge, gravement mutilée par les purges de 1937-1938. Les changements dans le haut commandement avaient désorganisé la reconstruction de l'armée : trois chefs d'état-major se succédèrent au cours de la seule année précédant la guerre. Un flot de rapports des commandants de division révélèrent de graves problèmes. Par exemple, le 9 avril 1941, le Politburo apprit l'augmentation des catastrophes dans l'armée de l'air : de deux à quatre avions s'écrasaient chaque jour au cours des exercices, et quelque 1 000  pilotes avaient perdu la vie en un an7.

Au lieu d'attaquer les Allemands, la seule solution était donc de s'arranger avec eux. Vu l'ambiguïté de la masse de renseignements empilée sur le bureau de Staline, celui-ci pouvait penser être en mesure de différer l'offensive contre l'Allemagne pour la déclencher à un moment plus opportun, à condition de jouer correctement la carte diplomatique. D'autant que des informations indiquaient une possible division entre Hitler et la Wehrmacht : à ses yeux, le chancelier souhaitait atteindre ses objectifs par la voie de la négociation, l'armée recherchait la guerre.

De surcroît, le comte Werner von Schulenburg, ambassadeur allemand à Moscou, s'efforçait de dissimuler à Staline la menace grandissante. Des découvertes particulièrement éclairantes dans les archives russes montrent que Schulenburg chercha - lors de plusieurs rencontres clandestines à sa résidence moscovite avec des diplomates soviétiques, entre le 5 et le 12 mai - à organiser une rencontre entre Staline et Hitler8.

Le voyage rocambolesque de Rudolf Hess, l'adjoint de Hitler, en Angleterre, le 12 mai, pour une mission de paix, apparaît comme la clé pour comprendre l'attitude soviétique à l'approche du conflit. Des documents récemment déclassifiés par le gouvernement britannique révèlent que le MI 6, encouragé par le Foreign Office, tenta d'utiliser la venue de Rudolf Hess à des fins de désinformation : il s'agissait, en intoxiquant les Russes grâce à des sources de renseignement clandestines, de les empêcher de conclure un accord avec l'Allemagne.

Les Britanniques voulaient corroborer l'évaluation erronée de Staline concernant les divisions au sein de la direction allemande - Rudolf Hess serait à la recherche d'une paix avec la Grande-Bretagne afin de convaincre Hitler d'abandonner ses réserves quant à la campagne contre la Russie. Les services de renseignement britanniques espéraient que cette information pousserait l'URSS à joindre ses forces à celles de la Grande-Bretagne avant qu'il ne soit trop tard. Le message eut l'effet inverse sur le Kremlin : il y accentua la peur que les rumeurs de guerre fabriquées à Londres aient pour but d'entraîner la Russie dans la guerre.

Une directive offensive ou défensive ?

TEL est le contexte dans lequel doit être analysé l'ordre donné par Gueorgui Joukov, le 15 mai, en vue d'une attaque préventive contre l'Allemagne. Les historiens « révisionnistes » mettent en avant la directive elle-même. Ils présument que Staline était à l'origine du plan et qu'il était « dûment signé », prouvant ainsi que la stratégie soviétique était bel et bien « offensive », c'est-à-dire agressive.

En réalité, cette directive ne connut pas le moindre début de mise en oeuvre : le lendemain, Gueorgui Joukov en émit une autre, visant, elle, un déploiement défensif de l'armée rouge sur les frontières en prévision d'une attaque allemande. Cette directive « défensive » resta en vigueur jusqu'au 22 juin 1941, avec quelques modifications mineures. En outre, une analyse sérieuse de la directive « agressive » de Joukov en limite la portée : fondée sur la doctrine, très élaborée, des « opérations en profondeur », inventée par le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, elle prévoyait une attaque limitée bien que s'enfonçant profondément à l'intérieur des concentrations de troupes allemandes. Plus qu'un tremplin vers la prise du coeur de l'Europe, le plan était conçu comme une opération circonscrite dont l'objectif était d'abord de désorganiser l'ordre de bataille allemand - il était donc de nature fondamentalement défensive.

A la mi-mai, un profond abîme séparait en fait Joseph Staline et les chefs d'état-major. Bien que Joukov ait continué à faire pression en faveur d'une attaque préventive, l'irrésistible besoin d'un répit conduisit Staline à faire preuve de plus de docilité à l'égard de l'Allemagne. Le débat culmina lors de la série de séances du bureau politique à la veille de l'invasion allemande. La confrontation était si aiguë que, lorsque le maréchal Semen Timochenko, ministre de la défense, soutint la proposition de Gueorgui Joukov de placer l'armée rouge en état d'alerte, Staline explosa : « C'est du Timochenko tout craché, il prépare tout le monde à la guerre, il fait tout pour être fusillé, mais je sais depuis la guerre civile que c'est un bon soldat. » Après quoi il avertit le chef d'état-major : « Si vous provoquez les Allemands sur les frontières en déplaçant des troupes sans notre permission, alors les têtes tomberont, souvenez-vous-en !9.  »

Cette peur obsessionnelle de la provocation, conjuguée avec la claire conscience de la faiblesse de l'armée rouge, allait à l'encontre du flot croissant de renseignements précis annonçant l'agression allemande. Cela contribua à la confusion et au désastre qui se produisirent à l'aube du 22 juin 1941, lors de l'agression hitlérienne. Lorsque Joukov appela Staline à sa datcha pour l'informer de l'attaque allemande, le maître du Kremlin semblait encore croire que la Wehrmacht avait provoqué une guerre sans l'accord de Hitler. Sa première directive fut donc d'interdire à l'armée d'appliquer pleinement les ordres de déploiement...

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