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Raul Hilberg:
La destruction des juifs d'Europe a impliqué toute une société
Entretien avec Marc Blachère
Traduit de l'anglais par Michel Muller
in l'Humanité (18 mars 1998) © L'Humanité 1998
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Nous remercions l'Humanité de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
L'historien américain Raul Hilberg vient d'effectuer un bref séjour en France. A l'invitation du Centre d'histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, il a donné une conférence. D'un emploi du temps chargé, il a bien voulu dégager quelques dizaines de minutes pour rencontrer un journaliste de 'l'Humanité'...

Votre oeuvre majeure - 'la Destruction des juifs d'Europe' - constitue l'aboutissement de plusieurs décennies de recherche. Pourquoi ce titre qui évoque plus la froideur d'une entreprise industrielle que l'émotion face à l'un des plus grands drames humains de l'histoire?

Pourquoi ce mot 'destruction' plutôt que 'meurtre' ou encore 'extermination'? Je voulais me tenir à l'écart de toute charge accusatrice. Que ce soit à l'égard des actes des nazis ou de l'attitude des juifs. Cette absence scrupuleuse de passion, cette froideur neutre, mécanique, objective - au sens de description de ce que l'on peut voir et comprendre - est délibérée. Aussi, je ne parle pas de Shoah. Encore moins d'Holocauste, qui renvoie à la tradition biblique du sacrifice religieux. Dès la rédaction de ma thèse, dans les années cinquante, j'affirmais qu'il n'y avait pas eu beaucoup de résistance. De tous les documents, il transparaissait que c'était ici - en France - et en Russie que la résistance avait été la plus ample. Et je posais des questions. Pourquoi, s'il y avait eu autant de résistance que suggéré, la guerre a-t-elle pu durer six ans? Pourquoi la quasi-totalité des juifs d'Europe, quelque six millions, ont-ils été tués? Pourquoi les Allemands n'ont-ils pas subi davantage de pertes? Pourquoi a-t-il suffi de 2.000 hommes à la Gestapo sur l'ensemble de la France? Il y a eu de la résistance. Mais il y a eu aussi, et plus encore, beaucoup de collaboration. Pour les juifs d'Europe centrale ou de l'Est, la résistance à un pogrom était une chose. Le combat contre un Etat en était une autre. Pour trouver des juifs le menant, en tant que tels, il faut remonter au IIe siècle, au soulèvement de Jérusalem contre Rome. Ce fut la dernière révolte de cette nature. Quand, face aux nazis et à leurs collaborateurs, les jeunes des ghettos voulaient résister, la plus grande opposition à leur projet venait des parents, des anciens. Ces derniers estimaient que résister serait une facilité qui entraînerait des pertes considérables. Selon eux, le plus difficile était de tenter d'assurer la survie de la communauté. Ils pensaient: 'Aussi longtemps que nous pourrons produire quelque chose d'utile, de nécessaire aux Allemands, ils laisseront en vie cette communauté ou, du moins, une partie de cette communauté.' Leur collaboration était une stratégie de survie. Ils ne voulaient en rien la victoire allemande, mais seulement rester en vie jusqu'à la fin. Dès le début, deux groupes, aux approches fort différentes, ont choisi de résister coûte que coûte. A gauche, autour des communistes, à droite, autour des nationalistes.

Du génocide arménien, à l'orée des années vingt, à celui tout récent du Rwanda, en passant par le bilan de ce que certains appellent 'la nature criminogène du communisme', le siècle qui s'achève ne fut pas avare de massacres, en dehors même des actions de guerre. Le massacre des juifs est-il un parmi d'autres, ou revêt-il une dimension particulière?

Dans ces actions contre les peuples, il y a d'incontestables similitudes: tueries collectives, enfermements dans des camps avec utilisation jusqu'à l'épuisement de la force de travail. Souvent, une continuité entre l'acte d'apparence la plus insignifiante et l'horreur extrême. Il me semble cependant que, dans le cas des juifs, il y a eu une politique d'Etat, calculée, mobilisant tous les moyens, ainsi qu'une large part de la société pour les annihiler totalement - femmes, hommes et enfants. Il était permis à certains de vivre un tout petit peu plus longtemps, mais le sort de tous était scellé. L'antisémitisme multiséculaire a joué un rôle. Il n'explique pas cette destruction systématique. Celle-ci n'a pas été le produit d'une explosion de haine ou de colère aveugle. Mais une démarche froide, un processus bureaucratique géré avec méthode et inventivité. Quelle qu'ait été l'ampleur des pertes subies par d'autres peuples, pendant la Seconde Guerre mondiale, avant ou après celle-ci, à l'égard de nul autre que les juifs il n'y a eu cette volonté, cette mise en oeuvre jusqu'au bout d'une destruction totale.

Quel a été, en France, le rôle de Vichy?

Essentiel. Les Allemands ont procédé avec beaucoup de finesse pour gouverner un pays de cette taille. Il fallait une armée de législateurs, de magistrats, de gestionnaires, de techniciens... Ils ne l'avaient pas. Il fallait donc que la France les aide aussi bien dans la zone occupée que dans celle dite 'libre'. Ils avaient besoin d'une administration apte à exercer au quotidien la coercition d'Etat dans un cadre légal. Ils avaient besoin de l'industrie, des chefs d'entreprise et de leurs gestionnaires. Ils avaient besoin des travailleurs français pour compenser le manque de travailleurs en Allemagne. En échange de quelques concessions de forme, Vichy a répondu à cette nécessité. En ce qui concerne les juifs, Vichy a considéré que la France, pays occupé, n'avait pas à se maintenir terre d'asile pour des 'non nationaux'. Or, une large part des juifs de France étaient des juifs d'origine étrangère. Vichy a donc été, dès le début, tout disposé à livrer ces juifs à l'Allemagne - enfants compris. Nés en France, exclusivement francophones, mais issus de parents étrangers, ils n'étaient 'pas vraiment français'. Sur 300.000 juifs de France, 75.000, aux deux tiers d'origine étrangère, ont été tués. Vichy a souvent fait plus que les Allemands pour capturer des juifs, étrangers ou citoyens français.

Trois procès. Barbie, Touvier, aujourd'hui Papon...

J'y suis très attentif. La prise de conscience de ces actes a été très tardive. Combien d'autres, aux responsabilités plus lourdes encore, ont échappé à la justice? Je pense aux protections dont a bénéficié Bousquet. Il reste que de tels procès ont beaucoup de sens. Dans toute l'Europe, il y a un réveil sur ce que fut la collaboration. En Occident, mais aussi, maintenant, en Roumanie, en Lituanie et d'en d'autres parties de ce qui fut l'empire soviétique. On y parlait beaucoup de la Résistance et fort peu de la collaboration. Des générations se posent la question: de qui sommes-nous les enfants? Une telle question se pose à l'échelle de la société. Elle traverse aussi des familles. Les plus jeunes revendiquent: 'Nous voulons vraiment savoir.' Un procès comme celui de Papon ouvre une petite porte sur des actes et - c'est peut-être encore plus fondamental - sur un certain sens de ce que le mot 'carrière' veut dire... En Allemagne, il y a eu des procès, mais pour l'essentiel les couches dirigeantes y ont échappé. Par exemple, les responsables de l'organisation Todt, très liés aux entreprises allemandes. Les archives désormais visibles à Moscou révèlent que deux cents entreprises étaient impliquées dans la construction d'Auschwitz-Birkenau. Tout cela se faisait dans le cadre de rapports capitalistes normalisés: contrats en bonne et due forme avec les SS, couverture du risque par des sociétés d'assurance comme Allianz... La grande industrie était impliquée dans l'exploitation de la main-d'oeuvre concentrationnaire, des chaînes de magasins dans la récupération et le recyclage des biens des déportés, voire des résidus organiques corporels... La destruction des juifs d'Europe n'a pas été l'oeuvre d'une petite bande de criminels endurcis. Toute une société y a été impliquée. La plupart, à un moment ou à un autre, ont eu le choix, le libre choix, d'y mettre ou non la main. Le procès Papon est l'une des fenêtres qui le donne à comprendre.

Plus de cinquante ans se sont écoulés. Acteurs, victimes et témoins se font rares. Bientôt, la mémoire ne sera plus formée que de traces enregistrées. Quelle peut être sa fonction?

C'est une question très difficile. Qu'est-ce qui est important dans mes recherches? Il est impossible de tout examiner, de tout étudier. Au tout début, je me suis intéressé aux dossiers des procès. C'est très restrictif. Puis aux documents de police. Ces dernières années, j'ai consulté les archives russes - maintenant beaucoup plus ouvertes que celles de nos pays - en laissant croire que je ne savais pas ce que je cherchais. On m'a pris pour un idiot et on m'a montré les dossiers considérés comme les moins importants. J'ai ainsi pu éplucher les archives des pompiers. Voilà une trace du quotidien banal. Or, que ce soit les rapports sur l'origine des incendies ou sur le comportement des intervenants, rien, absolument rien, ne laisse apparaître des faits de résistance. De même, on m'a ouvert les archives de l'administration chargée des jardins publics. A priori aucun intérêt. J'ai découvert qu'une partie de la gestion du goulag y était camouflée... Je reviens à la destruction des juifs. Qui a transporté ces déportés? Des gens qui poursuivaient leur activité normale: conduire des trains. Quand les Allemands ont pénétré dans Kiev, en septembre 1941, 400.000 personnes y étaient encore présentes. Comment trouver les juifs? Une unité technique de l'armée allemande composée d'imprimeurs à fabriquer des milliers d'affiches. Ceux-ci ont répondu. Il y a eu 33.000 tués. Ces imprimeurs n'étaient pas des idéologues, ni des SS, ils faisaient leur métier. La leçon? Des gens non liés à la politique, sans responsabilité particulière, ont fait des tas de mauvaises actions. De quoi est-il important de se souvenir? De cela: nous vivons dans une société moderne où les actes des uns et des autres sont fortement imbriqués. Chacun est confronté à la question fondamentale: à quel dommage, toi, d'où tu es, risques-tu de contribuer?

Entretien réalisé par MARC BLACHERE
Propos traduits de l'américain par MICHEL MULLER

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