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Valérie Igounet:
Dossier «Les terroirs de l'extrême-droite»:
Un négationnisme stratégique

in Le Monde diplomatique (mai 1998) © Le Monde diplomatique 1998
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Le National, avril 1978.
National Hebdo, 11 juin 1986, p. 6.
Au Cap-d'Agde, le 2 septembre 1988.
Marie-France Stirbois, « Un seul racisme : le racisme antifrançais », Ecrits de Paris, juillet-août 1990, p. 11.
Bulletin du Front national, « 1972-1992, le Front national a 20 ans. Le Front national c'est vous ! », 1992, p. 11.
Martin Peltier, « Ma semaine », National Hebdo, 15-21 janvier 1998, p. 2.
Martin Peltier, « Ma semaine », National Hebdo, 18-24 décembre 1997, p. 2.
Ibid.
Ibid.
Martin Peltier, « Ma semaine », National Hebdo, 15-21 janvier 1998, p. 2.
Ibid.

Même si les diverses sensibilités du Front national (FN) réagissent différemment à la négation de l'extermination des juifs d'Europe, substitut rhétorique de l'antisémitisme, le parti de M. Jean-Marie Le Pen adopte une attitude conciliante envers les thèses négationnistes. Depuis sa création, le Front national les intègre selon un mode évolutif dans son discours. Les rappels incessants de ses dirigeants à la période de la seconde guerre mondiale, les « dérapages » qui n'en sont pas, la réactivation permanente du thème du « complot juif » participent à la logique négationniste. Fruit d'une stratégie politique, les différents appels à connotation antijuive constituent de multiples signes à l'électorat antisémite, qui confie ses voix au FN ou est en passe de le faire.

Dès l'origine, le FN accepte la négation de l'histoire. François Duprat, un de ses membres officiels, est un des principaux diffuseurs des thèses négationnistes au sein de l'extrême droite française et internationale. En mars 1978, il est tué dans l'explosion de sa voiture. Son oraison funèbre paraît dans Le National, l'organe de presse officiel du FN, et évoque le « combat » de l'« historien soucieux de la vérité historique » ; elle se termine par ces mots : « Sache en tout cas que tu n'es pas mort pour rien, car nous reprenons le flambeau. Ton oeuvre sera poursuivie1 ! » Toutefois, pendant plus de dix années, si M. Jean-Marie Le Pen accepte des négationnistes au sein de son parti, il choisit de ne pas intervenir officiellement sur cette question.

C'est en 1986 que les idéologues du FN décident de s'interroger sur la pertinence du négationnisme sur la scène médiatique. L'affaire Roques constitue la première étape. Dans un entretien à National Hebdo, M. Le Pen s'exprime, pour la première fois publiquement. Prudent, il ne désavoue pas les travaux de M. Henri Roques, dont la thèse nie l'existence des chambres à gaz : « Cette affaire ne relève ni de l'administration ni de la justice, mais de la seule recherche historique (...). Tous les gens raisonnables admettent, je crois, la mort en masse de juifs dans les camps nazis. Les historiens dits "révisionnistes" mettent, eux, en doute le moyen de cette extermination - les chambres à gaz - et son étendue - les six millions. (...) Tout cela est de la technique historique qui relève des spécialistes, et, en ce qui regarde le génocide juif, il ne me semble pas incompréhensible que les historiens des deux bords, en toute bonne foi, prennent du temps à établir leur chiffrage.2 » Ces propos reprennent ainsi les thèmes chers aux négationnistes. En qualifiant ces derniers d'historiens, le chef du FN accrédite l'idée d'un travail scientifique et « respectabilise » le négationnisme.

Quelques mois plus tard, M. Le Pen confirme les liens entre son parti et le négationnisme. Le 13 septembre 1987, invité du « Grand jury RTL- Le Monde », il évoque en effet les chambres à gaz comme « un point de détail de la seconde guerre mondiale ». Il explique qu'il n'a pu en voir de ses yeux et qu'il n'a pas étudié spécialement la question. Il se demande si « c'est la vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire », et prétend qu'il « y a des historiens qui débattent de ces questions ». Lorsqu'un journaliste lui demande s'il connaît les thèses de M. Roques, M. Jean-Marie Le Pen répond par la négative alors que, quelques mois avant, on l'a vu, il s'exprimait sur le sujet dans National Hebdo.

Le « détail » n'a rien d'un dérapage. Il représente une nouvelle étape dans l'intégration progressive du négationnisme. Dès lors, le discours du FN se radicalise. La presse frontiste dénonce le « mythe des six millions ». L'électorat du Front ne paraît pas choqué. Huit mois après ses propos, celui-ci obtient 14,4 % des voix au premier tour de l'élection présidentielle. Cette année-là, comme d'autres, des ouvrages négationnistes sont vendus à la fête du FN. Un an plus tard, lors de l'université d'été de sa formation, M. Le Pen se laisse aller au jeu de mots « Durafour-crématoire3 », qui participe de la logique négationniste. Comme pour son précédent « dérapage », il est poursuivi en justice.

La médiatisation du chef du FN souligne une de ses obsessions : 1939-1945. M. Le Pen tronque l'histoire du génocide juif et mythifie la période de l'Occupation. Son but est double : d'une part, réhabiliter Vichy, d'autre part, nier les crimes du IIIe Reich pour en faire sinon un exemple, à défaut une référence recommandable. Le programme du Front, fondé sur l'arrêt de l'immigration, ne doit pas occulter la nouvelle orientation prise à l'été 1989. L'antisémitisme devient un des thèmes réguliers de sa propagande. Il s'agit de mettre en évidence la « domination juive » (dénonciation du « juif d'Etat », du « juif médiatique ») afin de délégitimer le pouvoir. En 1989, les propos de M. Le Pen sur l' « internationale juive » ouvrent cette nouvelle phase.

Faire sauter les derniers verrous

Le FN demeure l'unique parti à défendre les négationnistes dans son programme. En juillet 1990, seule Mme Marie-France Stirbois, députée du FN, se bat pour dénoncer le totalitarisme de la loi Gayssot, une loi qui « est inquisitoriale, car elle vise à ériger en dogme officiel des vérités politiques et historiques (...) en ce qui concerne la seconde guerre mondiale4 ». Plus tard, avec ses « cinquante propositions », M. Bruno Mégret veut « abroger les lois liberticides ».

A l'occasion de ses vingt ans, le FN récidive. Les « Seize axes d'action pour réussir la grande alternance » sont inclus dans son programme gouvernemental. Les clauses proposées concernent les négationnistes. Elles rétablissent la « défense des libertés fondamentales d'enseignement, de recherche, d'entreprise, de travail et d'information », et assurent la « garantie de la liberté d'expression par l'abrogation des lois liberticides5 ».

Après la récidive du « détail » de M. Le Pen à Munich, le 5 décembre 1997, des divergences apparaissent au sein du FN sur la manière de conduire cette stratégie. Quelques critiques se font entendre, dont celles de M. Bruno Mégret. Partisan lui aussi d'une bataille du vocabulaire, le délégué général entend la gagner avec davantage de modération.

A ces nuances près, l'approbation frontiste paraît unanime. Martin Peltier, directeur de la rédaction de National Hebdo, a bien reçu quelques « lettres bougonnes6 », mais il n'existe pas de désaveu général au sein du Front. Car ses dirigeants ne s'attachent plus à banaliser le discours négationniste : il convient de l'intégrer dans leur plan de conquête de l'électorat. En quelques années, ils sont parvenus à faire accepter la négation de l'histoire. Dix ans auparavant, le premier « détail » et « Durafour-crématoire » avaient entraîné des démissions et des critiques ouvertes à l'égard du chef du FN. Aujourd'hui, le terrain idéologique est prêt.

A Munich, M. Le Pen n'a fait que manifester « haut et clair qu'aucun mot ne devait demeurer tabou, et que les nationaux devaient se réapproprier tout le vocabulaire historique et politique afin de libérer l'esprit public des polices de la sémantique qui prétendent l'asservir7 ». Le président du FN entend faire ainsi sauter les derniers « verrous politiques qui retiennent les Français d'adhérer8 » à l'idéologie frontiste. Ces obstacles trouvent leur origine dans la « manipulation historique » de la seconde guerre mondiale. Montée de toutes pièces par les vainqueurs, cette manoeuvre tendrait à discréditer pour toujours l'extrême droite, coupable d'une barbarie sans précédent : la prétendue extermination des juifs. La réprobation générale dont est « victime » le FN n'est que le résultat de cette machination reposant sur un mensonge.

Si, note Martin Peltier, cette « bataille de la mémoire peut sembler oiseuse » aux Français, elle est, en fait, déterminante. Car, au-delà du jeu rhétorique de M. Le Pen, les chambres à gaz ne sont pas un détail : elles sont le « coeur du dispositif d'exclusion des nationaux - et c'est à cause de l'exclusion des nationaux que les Français sont écrasés d'impôts et livrés sans défense à l'invasion du tiers monde par des gouvernements criminels9 ». Bien plus, elles constituent la « clé du système10 » : « Tant que l'on n'aura pas débloqué l'affaire du détail, les banlieues continueront à flamber et la France à sombrer11 », explique avec clarté Martin Peltier.

Le 12 mars 1998, M. Le Pen a rendu hommage à son camarade François Duprat. En compagnie d'une délégation de son parti, il a déposé une gerbe sur sa tombe, au nom du bureau politique, et salué l'« homme tout entier consacré à la politique » et la « plume de talent » du nationaliste décédé. Ce faisant, il a rappelé la réelle nature de son parti.

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