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François Jacob:
Le plus grand danger pour l'humanité c'est l'ignorance
Entretien avec Lucien Degoy
in l'Humanité (28 avril 1997) © L'Humanité 1997
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Nous remercions l'Humanité de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.

"La Souris, la Mouche et l'Homme". Dans en premier temps, on ne voit pas ce qu'il y a de commun entre ces trois termes. Pourquoi donner ce titre à votre dernier ouvrage?

C'est une sorte de fable de La Fontaine: on a toujours besoin d'un plus petit que soi. J'ai voulu surtout insister sur cette découverte significative des vingt dernières années en biologie: tous les animaux sont fabriqués avec les mêmes matériaux. Plus que cela, ils sont faits avec les mêmes modules. C'est la distribution de ces matériaux et de ces modules qui fait qu'une mouche est une mouche et pas une souris. Mais elle est faite des mêmes choses que la souris ou l'homme.

N'est-ce pas ce que déjà avait entrevu Darwin au XIXe siècle, pour qui toute vie animale descend d'une même origine?

C'est quelque chose qu'on a appris progressivement. Bien après Darwin, au milieu de notre siècle, les physiologistes et biologistes ont montré que les êtres vivants sont faits des mêmes matériaux. Ce fut un pas en avant considérable auquel contribua ici même à Pasteur, André Lwoff par ses travaux sur les facteurs de croissance des bactéries. Ensuite, on a montré que ces bactéries qui étaient devenues le matériau de prédilection des biologistes étaient sujettes à des mutations comme les autres organismes plus compliqués. De fil en aiguille, on a pu, dans les années cinquante-soixante, accéder à la connaissance du matériel génétique des bactéries. Avec elles on a montré le rôle de l'ADN, la manière dont sont synthétisées les protéines, on a élucidé le code génétique... Puis, grâce au génie génétique on a découvert qu'on pouvait intervenir sur l'ADN et les gènes des organismes supérieurs. On est passé de la mouche à la souris comme animal de laboratoire. Et, chemin faisant, on s'est aperçu que les gènes qui mettent en place le corps de la mouche sont les mêmes que ceux qui mettent en place le corps de la souris, et celui de l'homme. Bref on a découvert une stupéfiante persistance de structures au cours de l'évolution.

Retrouver les mêmes gènes dans toutes les espèces, c'est la base de ce que vous appelez le bricolage ou encore le Meccano génétique. Les espèces animales sont pourtant des millions et des millions?

Le paradoxe est double. D'une part, on a affaire à une fantastique diversité d'espèces qui se construit non seulement avec des matériaux communs, des protéines, des acides nucléiques, des petites molécules, etc., mais avec les mêmes structures premières, avec les mêmes gènes; d'autre part, à l'intérieur d'une même espèce on constate une diversification inouïe des individus, puisque excepté les vrais jumeaux, il n'en existe pas deux de biologiquement identiques.

Cela s'explique au niveau de la cellule?

J'ai commencé à étudier la souris avec une équipe il y a une vingtaine d'années. Nous avons cherché à comprendre le développement de l'embryon dans ses débuts. Comment une cellule, l'oeuf fécondé, devient deux cellules, puis quatre, puis huit, etc. Comment s'effectue ce passage et se construit un individu, qu'il s'agisse d'une souris ou d'un être humain, formé de milliards de cellules différentes, nerveuses, osseuses, moléculaires. On a découvert que des gènes régulateurs interviennent dans ce développement embryonnaire. Au cours de la multiplication cellulaire, ces gènes sont à l'origine de petits changements quantitatifs qui conduisent a des fantastiques changements dans le produit terminal. Aujourd'hui, on commence à peine à repérer ces petits changements, à les analyser. Comment se fait-il par exemple qu'avec les mêmes éléments de départ on aboutit tantôt à un ver de terre, tantôt à une girafe, tantôt à un être humain? On espère bien un jour en savoir beaucoup plus qu'aujourd'hui. Il y a du travail pour les générations futures.

On a aussi beaucoup progressé dans la compréhension des processus fondamentaux à l'oeuvre dans les cancers...

On a découvert en effet que des gènes nécessaires au développement ordonné de l'embryon se remettaient à fonctionner de travers lors des processus de cancérisation. Les cellules qui composent l'organisme ne se multiplient pas indépendamment, ni anarchiquement. Des signaux modulent ce développement. Lorsque une cellule se met à se développer toute seule pour son propre compte, c'est qu'un signal est cassé. On a pu montrer que ces signaux cassés qui interviennent dans le cancer correspondent à des gènes impliqués le plus souvent dans la division de la cellule ou dans la liaison entre la division de la cellule et la différenciation.

Malgré ces avancées, vous écrivez que la biologie commence à peine à exister?

Je persiste et je signe. Plus on fait de découvertes, plus on s'aperçoit qu'on ne comprend pas grand-chose. Prenons quelques exemples. La médecine génétique? Aujourd'hui, on sait repérer un gène défectueux quelquefois même le rectifier, mais on est encore loin d'une thérapie génique qui serait capable d'intervenir sur des organes comme le coeur, le pancréas ou le foie, d'interrompre un processus de cancérisation. La maîtrise de la reproduction? On a dit que la fécondation in vitro était une révolution. Socialement sans doute. Mais du point de vue technique ça ne va pas très loin: un simple tube à essai qui remplace les trompes de Faloppe. Les manipulations génétiques? On arrive à faire produire des hormones par des végétaux, mais c'est encore bien peu au regard des espoirs qu'a fait naître le génie génétique.

Vous écrivez que le prochain siècle devrait se passionner pour les souvenirs et les désirs. Que voulez-vous dire?

Je pense au système nerveux. Je suis convaincu qu'on va en apprendre des vertes et des pas mûres à son propos. C'est un peu brutal de le dire, mais un bonhomme est fait à la fois d'acides nucléiques et de souvenirs.

Mais qui dit souvenir ou désir, dit signe, langage et inconscient: donc aussi culture comme domaine propre de l'humain. Voudriez-vous ramener cela à de la biologie?

Pas du tout. Mais chacun de nous est un mélange de rapports sociaux, d'hormones et d'acides nucléiques. Je ne dis pas qu'il y ait une relation directe par exemple entre un acide et un désir. Ni le désir, ni l'inconscient ne sont de la simple chimie, mais il y a certainement une chimie du désir qui gagnerait à être connue. Il reste beaucoup à creuser en tout cas pour comprendre comment fonctionne tout cela dans un être humain.

Votre livre est traversé par cette réflexion que développer une science c'est forcément se tourner vers l'inconnu. Vous ne supportez pas l'idée d'une recherche ligotée à laquelle trop souvent on veut fixer ses objectifs pour décider de ses moyens. La recherche fondamentale est-elle en danger?

La recherche est un processus sans fin dont on ne peut jamais prévoir comment il évoluera. Sa définition même c'est d'être imprévisible. Son interêt se mesure à l'intensité de la surprise qu'elle provoque. Il n'y a aucun moyen de prévoir où va mener un domaine de recherche donné, ni, par conséquent, quelles en seront les applications possibles. Cela signifie qu'on ne peut choisir certains aspects de la recherche et rejeter les autres. Cela signifie aussi qu'on ne peut la piloter par les applications, par l'aval comme le voudraient trop souvent les administrateurs et les responsables politiques. Ils n'aiment pas donner des crédits pour des activités dont on ne sait pas ce sur quoi elles déboucheront. Du coup pour obtenir un crédit on est contraint de prévoir ce qu'on vient de faire, ce qu'on sait déjà... C'est absurde. C'est un peu comme si on nous demandait de marcher sur la tête. C'est inquiétant pour l'avenir.

Revenons à ce siècle. "À l'époque du génie génétique, du projet sur le génome humain il n'est pas possible de faire comme si rien ne s'était passé dans les camps de l'Allemagne nazie", écrivez-vous. Vous évoquez les dérives et les horreurs de l'eugénisme. Cette période où pour la première fois peut-être on découvre que science ne rime pas avec progrès humain. Ce sont des pages importantes sur la responsabilité du scientifique en général. Pour vous il ne peut pas se désintéresser des conséquences de ce qu'il cherche?

Ce qui importe ici ce n'est pas le rôle du médecin pervers qui faisait ce qu'il appelait des "expériences" dans les camps, mais bien celui des scientifiques qui en avaient inspiré la théorie. Des biologistes et généticiens du début du siècle jusqu'à Mengele, la chaîne a dérapé parce que les premiers chercheurs à avoir mis au point les lois de la génétique n'ont pas évalué correctement les conséquences sociales de la notion même d'eugénisme. Ils n'ont pas vu que cela conduisait à traiter des êtres humains en objets, à nier leur dignité. Ils n'ont même pas discuté avec les gens qui auraient pu mettre en question leur point de vue. Ils étaient sûrs d'avoir raison. Ne mesurant pas les limites de leur connaissance, ils ont décidé à la place des autres. Il me semble donc qu'à mesure que s'accroissent les possibilités d'intervention de la science, les chercheurs doivent se montrer vigilants. Mais pas seulement eux. Car il n'appartient pas au scientifique mais au citoyen de décider de ce qui est bon ou mauvais. Ce que doit le scientifique à la société c'est la vérité, rien qu'elle et toute la vérité. C'est-à-dire qu'il doit aussi à expliquer, alerter, appeler l'attention des uns et des autres sur ce que peuvent être à son avis les conséquences d'une découverte. Ce n'est pas à lui de dire l'éthique, mais c'est à lui d'énoncer les possibles.

Ou l'impossible quand il s'agit par exemple de dénoncer comme vous l'avez fait avec d'autres, le faux concept biologique de race?

Le racisme c'est l'utilisation par les racistes d'alibis biologiques pour soutenir leur point de vue culturel. Or, le biologiste, précisément, dispose d'informations sur la distribution des gènes et des caractères que tout le monde n'a pas. De ces informations il découle que la race n'a aucune réalité chez l'homme qui constitue une seule espèce. Combattre le racisme en l'occurrence c'est encore une fois dire la vérité. La biologie en revanche s'avère d'une totale inutilité face à cette réaction culturelle assez répandue qui conduit à rejeter celui qui est autre, celui qui ne pense pas comme vous, qui ne mange pas comme vous, qui ne baise pas comme vous, qui n'est pas comme vous. Ça existe un peu dans toutes les sociétés. Ce n'est pas du racisme mais c'est assez redoutable.

À l'inverse, la volonté de comprendre nous tourne-t-elle vers les autres?

Certainement. Moi ce qui me touche le plus c'est de ne pas savoir ce que sera ce monde dans cinq cents ans. Ou même cent ans. ou même vingt ans. Qu'aurons nous découvert, et pas seulement dans le domaine de la biologie. Que seront devenues l'Europe, l'Algérie, l'ex-URSS? Où allons nous? Le grand danger pour l'humanité, ce n'est pas le désir de connaître, ce n'est pas le développement de la connaissance. C'est l'ignorance.

Entretien réalisé par LUCIEN DEGOY

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