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Jean-Claude Lebrun:
Le livre qui se cachait derrière les autres livres
L'oubli impossible

in l'Humanité (24 janvier 1997) © L'Humanité 1997
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Daniel Zimmermann nous livre ici le roman de ses angoisses, cauchemars et fantasmes. 'L'Anus du monde' (Le Cherche Midi Editeur, 192 pages, 95 francs) s'abat sur le lecteur à la façon de la poix brûlante, provoquant haut-le-coeur et malaises. L'univers concentrationnaire nazi n'a en effet jamais cessé d'habiter l'esprit du romancier, tel un traumatisme initial. Mais celui-ci aura dû attendre la soixantaine, pour en faire venir au jour, dans une oeuvre, les images qui le hantaient.

En dédiant son roman aux trente-sept personnes de sa famille gazées et brûlées à Auschwitz et Treblinka, Daniel Zimmermann ne remplit pas seulement un nécessaire devoir de mémoire: il donne aussi pour la première fois à voir, au long d'un livre terrible et remarquable, ce qui depuis lors n'a pas cessé un seul instant de le hanter. L'enfer des camps d'extermination nazis trouve en effet ici un mode de représentation à la mesure de son horreur. Une manière de pendant bouleversant, utilisant à plein les ressources d'invention et d'émotion du romanesque, au protocole exhaustif du fonctionnement des camps, tel que l'avait fourni Peter Weiss dans sa pièce 'l'Instruction', en 1965. Avec des images qu'on devine arrachées une à une de soi. Celles de la mémoire primitive et celles nées d'une imagination qui sera toujours restée sous le choc.

Le franchissement progressif des différents cercles de l'enfer

Le livre s'ouvre de façon volontairement datée, en nous faisant retrouver l'ambiance un peu froide et compassée de ces romans d'aventures intellectuelles de l'après-guerre, où des idées tenaient souvent lieu de personnages, au long de discussions en cascades. Un démarrage qui rappelle quelque peu celui de Simone de Beauvoir dans 'les Mandarins'. François Katz, brillant étudiant de Normale sup', famille de juifs agnostiques, père de droite, héros de Verdun, expert-comptable, mère de gauche, médecin, attend avec assurance le résultat de l'agrégation de lettres classiques, qu'il vient de passer, au début de l'été 1939. Reçu premier, comme prévu, il accepte de devenir à la rentrée 'caïman' (agrégé-répétiteur) à l'Ecole. La voie est ainsi tracée, pour qu'il puisse, dès 1945, soutenir sa thèse d'Etat. La suite se devine aisément: renvoi de l'Ecole, avant même sa prise de fonction, arrestation par la police française, internement à Drancy, puis déportation vers Auschwitz, d'où il ressort 'miraculeusement' pour échouer à... Treblinka. Son père sera liquidé devant lui, sur le quai d'arrivée au camp, dans un transport ultérieur. Plus tard, il apercevra fugitivement sa mère, nue, sur le chemin d'une chambre à gaz... Daniel Zimmermann retrace d'abord ici, à quelques détails près, l'itinéraire interchangeable de ces citoyens obligés de porter l'étoile jaune, qui se trouvèrent exposés à toutes les brimades et vexations de la police française et cependant refusèrent d'imaginer le pire, par excès de confiance dans le pays, ses institutions et son histoire. En fait, le court 'roman intellectuel' du début a rapidement changé de tournure, pour se transformer en un saisissant récit, dont les chapitres illustrent le franchissement progressif des différents cercles de l'enfer. Car Dante n'est jamais bien loin, qui fournit au livre son leitmotiv, 'Vous qui entrez, laissez toute espérance', et se retrouve dans plusieurs autres citations. Dans une odeur obsédante de chairs brûlées, d'excréments et de sanies, qui laisse quelquefois au bord de la nausée, le quotidien des camps se met ainsi en scène. Drancy, avec les petits trafics crapuleux et le cynisme brutal de la chiourme française, les premières atrocités, mais aussi les premières tentatives pour y préserver un peu de morale et de dignité.

Des questions morales qui n'ont plus rien de théorique

Auschwitz et Treblinka ensuite, où se battre pour survivre devient en soi un acte de résistance. François Katz, obstiné bon élève, jusqu'à l'aveuglement - une solide éducation bourgeoise ne se refait pas en un jour -, imaginera d'abord obtenir son salut par sa 'bonne conduite' et ses bons 'résultats'. En offrant ici ses compétences, pour organiser les convois à destination des camps de la mort, puis en intégrant là-bas le petit groupe fermé, à la fois privilégié et hautement exposé, des détenus chargés de hautes responsabilités dans l'administration interne. On le voit parcourir un à un les lieux de l'horreur et se trouver confronté à des questions de morale, qui n'ont maintenant plus rien de théorique. A mesure qu'il se rapproche du coeur absolu de cet enfer, lui-même paraît alors devenir un autre et en quelque sorte lentement s'élever au-dessus de soi. Le matricule 50715, arrivé en 1942 à Auschwitz, y passera un automne et un hiver. Daniel Zimmermann nous livre une suite d'évocations impressionnantes, dans des tableaux aux traits hallucinés, qui retrouvent la force détonante de la façon expressionniste. Une humanité s'y déploie, que les nazis et leurs affidés voudraient contraindre à une incroyable régression, histoire sans doute de mieux afficher leur propre 'supériorité'. Signe tangible du recul imposé, 'le langage s'est appauvri au point de devenir un sabir de communication élémentaire'. Le plus extraordinaire du livre est bien là: continûment immergé dans l'ignoble, englué dans les boues et les déjections, traversé par une cohorte de figures diaboliques, telle celle de Mengele, le médecin mélomane, il s'élève cependant à la hauteur d'une formidable vision. Nous faisant revisiter au passage l'oeuvre cardinale, que ne cesse décidément pas d'être 'l'Enfer' d'Alighieri. Avec des images convulsives - 'sous l'effet de la chaleur, les cadavres semblaient revivre' - et des illustrations terribles de la chute: unique survivant d'un cachot collectif, François se trouve tout 'heureux de retrouver l'odeur familière de la fumée des crématoires'. Le récit s'achève à la veille de l'insurrection de Treblinka, alors que les nazis font disparaître dans l'urgence des monceaux de corps en attente. Des ombres d'hommes jouent leurs dernières chances de survie, en alimentant les grands feux macabres en plein air. Parmi celles-ci François, l'ancien agrégé plein d'avenir, qui fait maintenant partie de l'organisation de résistance du camp, non sans difficultés ni conflits avec elle. Jusqu'au bout, le roman se refuse en effet aux facilités, obligeant la réflexion à continuellement s'ajuster. C'est aussi le propre des oeuvres véritables, celles qui choisissent de déranger pour interroger.

JEAN-CLAUDE LEBRUN

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