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Jean-Claude Lebrun:
Marcel Beyer propose une sidérante fable du nazisme
Un grand livre venu d'Allemagne

in l'Humanité (5 décembre 1997) © L'Humanité 1997
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Marcel Beyer est né en 1965. En deux livres, il s'est profilé comme l'un des plus prometteurs talents de la jeune génération romancière, en Allemagne. Le plus récent d'entre eux, 'Voix de la nuit' (traduit de l'allemand par François Mathieu, Calmann-Lévy, 286 pages, 120 francs) se présente en effet comme une réussite exceptionnelle, qui donne à l'approche romanesque du nazisme un souffle neuf. Un événement qui nous parvient avec une vigueur intacte, parfaitement servi par une traduction de qualité.

Un jeune auteur allemand, Marcel Beyer, s'était fait connaître en 1995 par un livre fort et inventif, 'Flughunde'. Sa traduction française ne s'est heureusement pas fait attendre: elle nous parvient aujourd'hui, dans une version précise et élégante de François Mathieu, sous le titre remanié de 'Voix de la nuit'. On y voit à l'oeuvre une rare puissance créatrice, en même temps qu'un sens achevé de la composition. L'une et l'autre amplifiées par un enviable pouvoir d'émotion. Rien d'étonnant que la parution de ce roman ait fait figure d'événement exceptionnel en Allemagne.

Un matin frisquet du début de la dernière guerre, dans un stade berlinois, un jeune homme d'à peine vingt ans, Hermann Karnau, spécialiste en acoustique, procède aux derniers réglages du son, avant le discours qu'un haut dignitaire nazi doit venir prononcer. C'est le prélude à une rencontre, de laquelle va surgir une formidable représentation de la barbarie, unique en son genre, que fut le nazisme. En effet Karnau se passionne pour la production et l'histoire des sons humains: chez lui s'empilent les disques qui en conservent les traces gravées dans leur cire, jusqu'aux plus inattendues. Le personnage appartient à la cohorte de ces bricoleurs à visées pseudo-scientifiques, qui trouvèrent une stimulation décisive dans les délires du IIIe Reich. Par exemple, il prétend parvenir à transformer ses semblables en sujets dociles, par un simple dressage de la... voix. Et suscite du même coup l'intérêt que l'on devine. Il suffirait, selon lui, d'accoutumer celle-ci à de nouvelles intonations ainsi qu'à la prononciation de termes nouveaux, à partir d'un vocabulaire entièrement aryanisé. L'objectif à atteindre tient en une formule lapidaire: 'S'emparer de l'intérieur en s'attaquant à la voix.' En cas de difficulté ou de résistance, on pourrait même directement pratiquer des interventions chirurgicales sur le larynx et les cordes vocales... Le récit de Marcel Beyer, placé sous cet éclairage tout à fait inédit, constitue l'une des plus saisissantes évocations des modes de pensée du nazisme. Suggérant dans ses images la violence du travail de manipulation du conscient et de l'inconscient: 'Nous réglions l'installation: les hautes fréquences pour les os du crâne, les basses pour le bas-ventre.' Le romancier place alors en contrepoint de Karnau, en une trouvaille véritablement admirable, un personnage d'adolescente aussi inquiétant qu'émouvant: Helga, fille du responsable nazi et aînée de cinq autres enfants. Fascinée par son père, enfiévrée par ses discours devant des foules fanatisées, elle le perce cependant parfois à jour. Une fois elle lui découvre par hasard une vie amoureuse cachée, une autre elle remarque sa prothèse à une jambe, qui le fait alors se dévoiler comme... Goebbels, ministre de la Propagande du Reich. La parole d'Helga tout du long s'élève, alternant avec celle de Karnau, pour dire à sa modeste mesure, tout près du coeur du système et pourtant encore dans l'univers de l'adolescence, les cinq années de guerre jusqu'à l'effondrement final. Entre perversité et lucidité. Cependant que d'autres voix à leur tour se font entendre: celles que Karnau, devenu entre-temps l'adjoint d'une vivante réplique du docteur Mengele, avait figées dans des enregistrements. Râles des mourants sur le front russe ou gargouillis des gorges ouvertes par le bistouri, tout contre le micro. Ne convenait-il pas en effet de vérifier la théorie démente selon laquelle la langue allemande est 'quelque chose que l'on a dans le sang depuis la naissance'? La parabole est époustouflante, mais aussi terrible et impitoyable. Parmi les ultimes prises, il y avait eu celles effectuées dans le bunker berlinois du 'chef', juste avant que celui-ci se suicide: une succession d'hystérie et d'aphasie. Puis celles opérées à l'aide d'un micro dissimulé dans une chambre: on y percevait des voix et des respirations d'enfants, puis l'intrusion de deux personnes et de curieux bruits de mâchoires, comme une capsule écrasée six fois de suite, puis plus rien. L'homme dont la voix s'était si souvent employée à tenir des discours de mort, pour galvaniser les foules et les entraîner derrière le 'chef', avait pour ses propres enfants fait le choix du mutisme dans le trépas. Une terrifiante succession de séquences, à l'approche de la fin du livre, restitue les étapes de leur descente vers le silence. Dans une alternance d'innocences et de peurs, de désirs enfantins et de reproductions de l'idéologie morbide du père, intériorisée par eux en une manière de désarmante et tranquille monstruosité. Marcel Beyer combine ici magistralement le réalisme et la métaphore, pour mettre en scène l'exceptionnalité du nazisme dans sa négation de l'homme. Hormis les tortures infligées aux victimes de ses 'expériences', l'acousticien Karnau n'avait-il pas également imaginé de former un bataillon de... sourds-muets, qui aurait garanti 'des opérations impeccables même quand le bruit dépasse la moyenne'? Ce compagnon charmant, adoré des six enfants et de son chien, grand amateur de la poésie sombre des nuits de couvre-feu, mais aussi esprit systématique qui ne s'embarrasse pas de morale dès lors qu'il s'agit de sa 'science', avait paisiblement survécu à tout cela. Il lui avait seulement fallu, 'pendant une période transitoire' après la défaite, accepter 'la domination de voix brisées', tandis que d'autres, une majorité, 'ne recouvrèrent leur voix qu'à l'été 1945'. La fable de la voix et de la langue impose ici son évidence, dans un foisonnement intense du sens. Ouvrant très profond, s'attaquant aux bunkers de l'inconscient, dans une représentation qui fera date. Sans conteste aucun, ce qui d'Allemagne, depuis longtemps, nous est parvenu de plus neuf et de plus stimulant.

JEAN-CLAUDE LEBRUN

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