© Michel Fingerhut 1996-8 ^  

 

Patrice Loraux:
Consentir
in Le Genre Humain nº 22, novembre 90. Editions du Seuil © Patrice Loraux 1990
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Nous remercions Patrice Loraux, ainsi que Maurice Olender, directeur de la revue Le Genre Humain, publiée par les Editions du Seuil, de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
Ce ne serait tout au plus qu'un exercice brillant, et le consensus sera peut-être difficile, entre les lecteurs à venir, sur l'opportunité, voire la légitimité du rapprochement: un grand moment d'ontologie grecque, du Gorgias, innocent, à ce qu'il dit, des usages dépravés qu'on en pourrait faire - voyez comment l'homme, mis en accusation, se défend dans le dialogue de Platon -, et une thèse inadmissible, thèse comme prise de position et exercice universitaire, inadmissible en tous les sens, en ce qu'elle a pour projet déclaré d'ébranler ce qui est encore admis d'un commun accord, à savoir que nulle défaillance du témoignage, nulle inexactitude dans les documents ne saurait entamer la conviction partagée: c'est un fait, les chambres à gaz ont fonctionné avec destination meurtrière intentionnelle .
On rapprocherait donc le traité de Gorgias intitulé Du non-être ou de la nature[1] et la thèse soutenue à Nantes par M. Roques, Les Confessions de Kurt Gerstein, étude comparative des diverses versions[2]. Certains, on le soupçonne, diront d'emblée leur répugnance à concéder ce rapprochement: quelle homogénéité entre les situations? Y a-t-il une parenté des démarches? et puis, ce serait compromettre les Grecs et augmenter l'audience de l'autre, presque conférer à son entreprise des lettres de noblesse. On n'obtiendra pas facilement l'accord sur le bien-fondé de ce montage brutal, proposé sans précautions: c'est dévoyer par là l'ontologie grecque, c'est faire trop d'honneur à une thèse qui doit demeurer inadmissible, voire sans audience.
Les choses auront commencé, du côté grec, dans la conscience que c'était là un pur jeu d'école du logos avec lui-même, capable de faire violence à l'être, et, comme certains jeux qui finissent mal, au terme, l'humanité reste interdite, sans voix face au scandale et aussi interdite d'évidence.
Que signifiera faire d'abord consentir à ce rapprochement, lui-même susceptible d'être déclaré inadmissible?

Du côté grec, d'abord. Gorgias et le traité Du non-être, où trois propositions paradoxales sont "démontrées":
- rien n'existe;
- même s'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender ;
- même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni l'expliquer aux autres.
Les choses ont pris naissance dans une espèce de jubilation du logos, capable de contraindre le réel à montrer qu'il n'était ni de force ni de taille à se défendre. Mais tout devait naturellement en rester là, dans le cadre d'un exercice philosophique. Là-dessus, I'accord s'obtenait encore facilement et, en situation dite "réelle", les droits de l'évidence retrouvaient toute leur force. Une convergence d'indices suffirait toujours à établir un fait, des écarts de témoignage resteraient acceptables, le consensus se ferait facilement: à partir d'un certain moment, une existence empirique se passe de preuve, c'est même cela, consentir.
Le consensus est déjà un redoublement: le consensus doit se faire sur l'exigence qu'il y ait, à partir d'un certain moment, du consentement: on ne demandera pas de preuve inassignable. La Guerre de 14 a eu lieu.
Du côté grec, disions-nous, mais les négationnistes - ils préfèrent se qualifier eux-mêmes de "révisionnistes" -, les plus habiles d'entre eux, du moins, se contentent de poursuivre, dans le cas des situations réelles, ce qui fut amorcé dans le contexte artificiel d'une epideixis (exhibition rhétorique) grecque.
Les preuves - ils écriraient plutôt, entre guillemets, "les preuves" - rassemblées par ceux qui ont d'avance "décidé" de l'existence des chambres à gaz (dans leur idiome, ils précisent: "homicides") font entre elles, disent-ils, un corpus inconsistant, plein de lacunes et de contradictions. En conséquence de quoi il n'y a pas de preuves, au sens de ce qu'on est en droit d'attendre d'une preuve, à savoir d'être irrécusable. Et, en histoire, ce dont il n'y a pas de preuve, ajoutent-ils, n'existe pas. Bref, il y a eu affabulation, les chambres à gaz fonctionnant avec projet d'extermination n'ont pas existé.
Ne vous hâtez pas de protester et, dans une indignation justifiée, d'affirmer: voici les preuves. Ils répéteront inlassablement, cas par cas: il n'y a pas là, dans ce que vous présentez, le moindre commencement de preuve. Mauvaise foi! Sans nul doute. Intentions politiques claires comme le jour! Certainement. Qu'importe, ils persisteront. Et vous n'aurez pas encore atteint leur véritable projet: ce n'est pas de l'histoire qu'ils entendent faire, malgré leurs dires, mais modifier irréversiblement ce qui se passe quand une communauté consent.
On ne sait pas encore ce que consentir veut dire.
Attention d'abord à ne pas se méprendre du côté des Grecs, on aurait tort de croire qu'avec Gorgias il s'agissait seulement de jouer d'une argumentation plus puissante qu'une autre. L'objectif était tout différent: était escomptée une modification de l'affectivité ordinaire, une altération de la sensibilité commune, il fallait la retourner, la révulser même, en la forçant à accepter logiquement ce que démentait l'expérience qu'elle était en train de faire. Il lui était révélé qu'il y a des étants et, en même temps, on lui démontrait qu'il n'y a rien.
Malaise dans la sensibilité. Provocation bien connue de Gorgias qui, tout en désaccordant la sensibilité et le logos, se défendait d'être pour quelque chose dans l'usage ultérieur qu'on pourrait faire des armes argumentatives qu'il fournissait.
- Gorgias était un grand monsieur, on en sera tous d'accord; il n'entendait qu'exhiber à blanc la puissance du logos sans application pratique. Vous n'allez donc pas compromettre son traité Du non-être avec les menées peu avouables et très explicites de ceux qui veulent établir l'inexistence de l'extermination.
- Le rapprochement, dira-t-on, est artificiel et lourd, en outre, de conséquences inquiétantes. On demande cependant que, sous bénéfice d'inventaire, il soit accordé sur un point précis: il s'agit dans les deux cas de provoquer dans le public une modification de l'affectivité pour le rendre de plus en plus perméable à de l'argumentation comme telle - n'en fut-ce que le semblant -, de plus en plus insensible à l'invocation du sensible vu, entendu, subi. A terme, le public, en dissentiment généralisé avec lui-même, devrait perdre jusqu'au pouvoir de consentir. C'est exactement l'effet contraire de l'efficace tragique : le public doit perdre les sentiments de pitié et de terreur partagées et, en les perdant, se dissoudre comme communauté capable de consentiment.
On n'a pas la primeur de ce rapprochement. Il a été fait par J.-F. Lyotard, voir Le Différend[3]. On ne revendique pas l'originalité, on souscrit. En somme, on ne dira rien de neuf par rapport à Lyotard, on confirmera simplement par un autre accès, en isolant pour elle-même la situation d'affect dont le trouble scandalise celui qui en est le siège. On la formulerait ainsi:

ne pas douter un instant de l'existence des chambres à gaz et en même temps pouvoir être impressionné par ce qui, dans la thèse de M. Roques, se donne pour de l'argumentation.
On demande au lecteur de consentir à envisager ce point ultra-sensible sans se hâter d'objecter: M. Roques, un tissu de contre-vérités, il n'y a pas à en être impressionné.
C'est sur ce sentiment troublé que tout se joue, c'est là que tout peut basculer, c'est là que les négationnistes conséquents font converger leurs efforts. Un malaise a été introduit dans la sensibilité commune. Inutile de soutenir qu'on est soi-même indemne, c'est la possibilité d'une contagion qui est la seule chose importante à envisager pour la contrer. Il faut consentir à ce que les négationnistes puissent impressionner, comme ils l'escomptent bien. Il faut les toucher dans ce qu'ils savent être leur projet ultime. Il s'agit de les neutraliser exactement là où ils sont opérants, là où ils peuvent perturber la sensibilité ordinaire qui, comme telle, toujours laisse ouverte l'articulation entre le consentement accordé et le quantum requis de preuves appropriées.
Si tu veux te saisir du jeune tigre, il faut pénétrer dans la tanière.

Etre impressionné, cela veut dire, pour la sensibilité, être le siège d'un antagonisme d'affects: une conviction intacte, les chambres à gaz ont existé, et une désorientation quand on passe à la quête de la preuve pertinente. En la circonstance, qu'est-ce qu'une preuve, pour peu qu'on vous harcèle? Évidemment, les négationnistes ne doivent être pris au sérieux que parce qu'ils impressionnent; s'ils ne diffusaient pas le malaise, ils seraient négligeables. On juge ici qu'une contre-argumentation simplement positive ou une attitude d'Aufklärer ne sont pas pleinement efficaces parce qu'elles méconnaissent que les arguments qui font un usage du rien disposent a priori d'un avantage de séduction, voire d'une prime d'intérêt, comme si, en nous, la raison avait d'avance un faible pour ce qui la dément. Ce serait être innocent que de le méconnaître.
Le traité de Gorgias voulait moins établir l'inexistence des étants, manifestement là pour tous, que stupéfier, en chaque homme, le rapport du logos et de la sensibilité. M. Roques ne vise pas un objectif du genre: la "bataille de Valmy" n'a pas eu lieu, on a seulement affaire à un artefact historique de propagande et il faut le démonter. Non. Son action, menée avec une feinte tempérance, est de pervertir la droiture de la réceptivité - sa fiabilité - en agissant sur ce qui, en nous, acquiesce, sans exiger suffisamment de preuves, à l'authenticité de tel ou tel étant.
Inutile de prétendre qu'il n'argumente pas vraiment, I'apparence suffit. Fût-ce en le déplorant, il faut l'admettre: M. Roques est ici simplement le représentant d'une tendance persistante de la raison argumentative qui, à des fins de scandale porté au coeur même du sentir en commun, exploite, avec bénéfices politiques escomptés, des ressources philosophiques, celles du logos provocateur, depuis longtemps aperçues, neutralisées et toujours renaissantes. On insistera sur ces trois temps, les moyens du logos scandalisant ont été identifiés, neutralisés, et ils peuvent toujours être réactivés. En conséquence, il n'y a pas à s'indigner ni même à s'inquiéter de la désorientation d'une sensibilité qui pourrait se sentir à court d'arguments. Précisément, en face, ils surveillent le scénario pour compter les points. Contre-argumenter est méritoire, le faire dans l'affolement, pour parer au plus pressé, de mauvaise méthode, montrer que l'objectif majeur des négationnistes est de perturber en nous, communauté, le moment pertinent du consentir est un combat indispensable.

On ne soupçonne pas encore ce que le "consentir" veut dire. Que c'est par lui seul qu'il y a un nous possible de la communauté humaine. Que c'est par lui seul qu'il y a ce qu'on appelle tout simplement l'être, c'est-à-dire l'expérience irréfutable du il y a. Et on ne sait pas que le consentir, le sentir en commun qui se sait, en nous, comme sentant le même, peut être malmené, voire interrompu.
Il aura fallu qu'il soit interrompu pour qu'il soit soupçonné.
Mais il y a des spécialistes de l'interruption du consentement, des gens en somme dont l'intérêt est de vous faire honte pour avoir trop tôt acquiescé sans avoir demandé un supplément de preuve. A toutes les époques, il y eut des gens pour vous inviter à reprendre votre consentement. Certains étaient philosophes, d'autres prétendent défendre la vérité de l'histoire. Et ce scénario - que la situation créée soit artificielle et provisoire ou qu'elle vise à rompre la transmission du témoignage - est en déséquilibre, il est d'emblée, au départ, à leur avantage: le doute est très aisé à produire avec les moyens "sceptiques" les plus élémentaires, comme si, en nous tous, quelque chose n'attendait que cela; il est plus difficile déjà d'isoler les intentions, d'autant qu'une certaine autonomie des procédés de désadhésion opère par elle-même: le projet ultra-critique a toujours recelé en lui des ressources pour aller à l'encontre du sentiment "ordinaire" d'évidence; plus difficile encore de comprendre ce qui, en nous, bon gré mal gré, se prête au jeu et laisse se défaire la présomption d'un sentir en commun; extrêmement difficile enfin de contrer l'efficace de l'opération, en ceci que son terrain est la disposition, très influençable parce que non protégée, à se laisser davantage impressionner par l'argument qui contredit l'être que par celui qui le confirme.

Une précision sémantique s'impose: consentement ne veut pas dire que, de guerre lasse, du bout des lèvres, on concède. Le consentement est l'acte par lequel, d'un commun accord tacite et sans dissonance, on arrête le mouvement hyperbolique de la demande de preuve au seuil de l'expérience des "sensibles communs". Ce dernier terme est d'Aristote[4]. Il désigne les faits primitifs de l'expérience, le "mouvement", le "repos", la "figure", la "grandeur", le "nombre", l'"unité"... On précisera. Ces données de l'expérience sont des butées contre lesquelles doit venir s'éteindre toute demande de preuve. Elles sont trois fois index sui[5] : elles sont éprouvées en personne sur un mode insensible; elles sont éprouvées en commun sur un mode identique; elles sont des révélateurs directs de l'existant. Disons-le à titre de pierre d'attente, l'ultime ressort de toute argumentation négationniste est de demander la preuve qu'il y a de tels sensibles communs, c'est-à-dire en fait d'en ébranler le pouvoir révélateur direct.
Consentir, c'est, au bon moment, renoncer, d'un commun accord implicite, à la demande de preuve supplémentaire, à la faveur de quoi l'expérience est faite en commun qu'il y a des révélateurs, hors discussion, de l'existant. Situation de consentiment qu'il y a des choses, des arbres (Aristote a cru devoir y insister), qu'il y a eu des événements à propos desquels une surcharge d'informations dans le "comment" ne perturbe pas un instant la certitude du fait, cela à condition de sentir le moment exact où il faut cesser de demander encore de la preuve. Or M. Roques ne vous pousse qu'à cela: exigez donc un supplément de "vraie" preuve, de cette sorte de preuve qu'il est impossible d'administrer.
Mais n'oublions pas qu'il s'agit d'approcher au plus près du repaire où se forge l'argumentation négationniste.
On recourra donc à une simulation. Il faudra d'abord se laisser aller à trouver impressionnante la thèse de M. Roques, sinon on ne parviendra jamais à l'atteindre là où elle a son efficace, quand, par exemple, elle exploite dans les récits et témoignages ce qui s'apparenterait fortement à des invraisemblances invalidantes. Il faudra même, et c'est un pas de plus, se laisser impressionner pour découvrir comment opère l'argumentation négationniste, en n'opposant pas tout de suite une résistance précipitée mais sans oublier la règle de son fonctionnement: l'argumentation - n'en fût-elle qu'un semblant - est destinée à dérégler en nous le sens de la preuve, à faire qu'on se trouble sur ce qui en requiert, qu'on en demande trop là où elle n'est pas nécessaire; jamais, jamais l'argumentation (bonne ou mauvaise, peu importe en la circonstance) ne concerne les faits, qu'il s'agisse de les établir ou de les corriger. Et il y a plus ennuyeux encore. Dans leurs menées peu avouables, les négationnistes - on feindra d'avoir affaire à une tribu homogène - empruntent ou, du moins, côtoient pendant un temps le même chemin, les mêmes procédures que la plus haute philosophie, celle des professionnels, rangés en deux camps solidaires, celui par qui le scandale arrive, celui qui tente avec un succès incertain de l'étouffer. Il s'agit du scandale irréductible qui veut que l'évidence de l'être reste de toute façon à la merci du jeu argumentatif: pour que l'être ne soit pas, il faut argumenter; pour qu'il soit rétabli, il faut, de la façon la plus brève possible, argumenter pour montrer que l'argumentation était mal venue.

Mais tout cela n'est que philosophie, et M. Roques n'est point philosophe; il procède, dit-il, à un minutieux travail de critique textuelle: il s'emploie à "démontrer" que les confessions de Kurt Gerstein, document classiquement privilégié pour établir l'existence des chambres à gaz, document majeur et non suspect parce qu'il est fourni par un exécutant en personne de la machine d'extermination, sont remplies d'invraisemblances.
La méthode implicite de M. Roques: l'existence des chambres à gaz - c'est sa première affirmation - est attestée, confirmée par une masse de documents et de témoignages, et leur nombre plaide a priori en faveur de l' "indiscutable". Isolons maintenant tel document, examinons-le, que vaut-il? Et si, pris un à un, les témoignages se révélaient beaucoup plus fragiles que ne le croit un consensus rapide?
Facile d'apercevoir ce qui est escompté d'un tel procédé.
Ce document prélevé et soumis à examen, ce sera donc les confessions de Kurt Gerstein, c'est-à-dire plusieurs versions du même témoignage de ce témoin tenu pour privilégié. En somme, M. Roques insinue: la référence globale, toujours implicitement faite à la masse des documents pour authentifier l'action exterminatrice et dispenser de toute discussion, ce n'est là que de la rhétorique d'intimidation. Les documents se testent un à un et sur les détails. Chaque lecteur pris singulièrement doit, sur chaque document, tester chaque détail: en la matière, ce sont les micro-éléments qui doivent, sans pression d'aucune part, faire la décision. Émiettons un consensus qui a été soutiré sans critique, voilà le slogan virtuel de M. Roques, "historien".
Le document-Gerstein: c'est par les détails qu'il ne tient pas, à la condition de condenser toutes les versions pour fabriquer un document-robot, porteur virtuel du témoignage. Les foyers de non-concordance entre les différentes versions se mettent à fourmiller: chacun de ces foyers est un trou dans le réel dont il y avait à porter témoignage et devient plutôt un indice de la non-véracité des faits rapportés, bientôt la "preuve" paradoxale qu'aucun réel ne peut correspondre au témoignage qui en est fait. Et le document se met à plaider pour la puissance d'affabulation du témoin. M. Roques "construit" vingt-neuf points d'inconsistance dans le témoignage-Gerstein reconstitué en discours continu, vingt-neuf points où aucun réel ne peut se soutenir depuis l'exigence minimale de "vraisemblance".
Il faudrait citer la liste des vingt-neuf "invraisemblances". Quelques prélèvements à titre d'indication sont effectués, dans cette série qui disqualifierait le réel à établir:

(4) «A Lublin, le général SS Globocnik, qui n'avait jamais vu Gerstein ni son compagnon de voyage Pfannenstiel, leur révèle d'emblée "le plus grand secret du Reich".»
(11) «Tas de chaussures de 35 à 40 mètres de hauteur (dans la plupart des "confessions") ou de 25 mètres (version III); dans le premier cas, il s'agirait d'une hauteur de 10 à 12 étages, et dans le second cas de 7 à 8 étages. Comment accéder à de telles hauteurs pour y placer des chaussures? De plus, ces véritables "collines" auraient été visibles de très loin à la ronde.»
(19) «Le nombre des victimes aux camps de Belzec et de Treblinka: 25 millions (version II) ou 20 millions (versions V et VI). Ces chiffres sont invraisemblables (voyez l'avis de D. Rousset au point 5).»
Évidemment, en regroupant des invraisemblances locales, M. Roques veut susciter, chez le lecteur non averti, un sentiment d'invraisemblance globale. C'est la production de cette impression qui seule importe: faire franchir le "seuil du plausible" avec des ressorts élémentaires, contradictions dans les informations spatio-temporelles, exagérations numériques, incertitude des observations, etc.
S'adressant implicitement à son lecteur, un destinataire normalement informé et supposé admettre sans plus l'existence des chambres à gaz, M. Roques lui dit: Vous avez donné trop vite votre consentement sur la base d'un consensus tacite, sans songer à tester les informations classiquement admises; exigez donc un supplément de preuves, vous verrez qu'elles deviennent rapidement contradictoires, voire inconsistantes; vous tirerez vous-même la conclusion. Pour plus de sureté, je la tire d'avance pour vous: les confessions sont un faux, le document accablant s'effondre, l'existence des chambres à gaz ne peut plus s'en autoriser.
Bref, M. Roques vous demande au minimum de revenir sur votre consentement jusqu'à ce que vous ayez suffisamment fait l'expérience de la défaillance des preuves, alors même que consentir, c'est ne pas offrir de résistance, artificielle ou perverse, à une conviction partagée.

Mais pourquoi avoir insisté sur ce dispositif singulier, assez insolite même: le traité du non-être de Gorgias/la thèse de Nantes? Pour ne pas rester bloqué sur l'impression voulue par l'entreprise négationniste, pour rappeler qu'il s'agit d'un genre argumentatif éprouvé, qui vise à détruire le consentir en ses deux acceptions, l'acquiescement sur la base d'un sentir en commun.
La volonté de science de M. Roques n'est qu'un détour et son travail d'historien une façade, son objectif majeur est tout autre: obtenir en chaque lecteur une rétractation du consentement, ce qui finira bien par défaire le consensus encore majoritaire sur l'existence des chambres à gaz.
Ce n'est pas la première fois qu'un habile rhéteur fait procéder le sentiment d'évidence - il y a là, à vingt pas de moi, un arbre - à un retrait du consentir, moment de violence où la sensibilité est révulsée par rapport à son orientation spontanée quant à la fiabilité qu'il y a indication d'existence, moment de scandale où la sensibilité est mise par l'argumentation en dissentiment avec ce qu'elle sent. Ainsi, Gorgias figure assez bien, sous une forme jugée longtemps inoffensive, le lent travail de retournement de la sensibilité où, pas à pas, elle doit, sous la violence de l'argument, céder sur son acquiescement. Mais, un jour, les voies du Grand Logos paradoxal sont empruntées par des gens sans aveu qui appliquent directement au factuel (tant d'hommes anéantis par mètre carré) les ressources de la négation spéculative retranchée en elle-même. Désorientation.
Il a donc été demandé ici de consentir à un rapprochement qui lui-même va heurter la sensibilité d'un lecteur normalement informé: compromettre ainsi la philosophie, rendre recevable une thèse inadmissible. Si le lecteur consent, il verra rapidement que M. Roques et alii n'ont d'autre objectif que de corrompre en lui son propre mouvement nécessaire d'adhésion et d'en perturber le moment pertinent. L'établissement des faits n'est pas leur objet, mais bien plutôt la déstabilisation du sentiment d'évidence partagé.
Le moment est crucial, d'instinct tout le monde le sent. On s'est accordé le droit de lire, sans risques, croyait-on, toutes les paradoxologies grecques qui entament la croyance qu'il y a de l'être, du mouvement, de la démonstration, etc. Et il a échappé qu'une fois ce risque pris on ne disposait plus des ressources capables d'arrêter en soi-même la fascination (une part de soi pactise avec elle, naïf celui qui l'ignore) pour les preuves qui renversent l'évidence, pour la preuve, toujours plus exigeante qu'une preuve supposée donnée. C'est bien sûr cette fascination qui sera manipulée, c'est sur elle qu'il s'agit de jouer. Fascination redoutable parce qu'elle exploite ce qui, en chaque sensibilité, est laissé ouvert, sans défense et pressenti comme un point faible, par exemple l'écart entre le consensus en général sur les massacres de septembre 1792 et le désarroi, s'il fallait en fournir, toutes affaires cessantes, une preuve un peu stricte. Car c'est cela, une "preuve", pour M. Roques, qu'on puisse fournir un équivalent discursif susceptible d'impressionner davantage que l'arbre perçu à vingt pas, que ce soit à titre de confirmation ou de déni d'être.
Essayez donc de vous rendre à cette contrainte.
On a privilégié à dessein la situation la plus délicate: une sensibilité a été fascinée par la violence du logos grec, capable de retourner le sentiment ordinaire quant à l'être et au non-être. On ne peut pas lire Gorgias et ne pas concéder quelque chose à la violence subjugante du logos. Alors, la même sensibilité qui a accepté la puissance du logos supposée s'exercer à blanc s'indignerait, dans son trouble, quand l'argumentation embraye sur les faits et que M. Roques établit la non-existence de ce qui a été vu en train de fonctionner par des témoins dignes de foi? On accorderait à Gorgias, parce qu'il s'agirait d'un exercice d'école, ce qu'on refuse à M. Roques quand l'argumentation passe aux faits?
Objection: ce ne sont que des ressemblances accidentelles dans des démarches qui n'ont rien de commun.
- Mais l'affectivité, parce que troublée, ne fait plus la différence.
- C'est précisément votre montage qui l'a perturbée.
- On répond. La paradoxologie grecque est lisible sereinement parce qu'elle a été rendue inoffensive. Mais la "thèse de Nantes" provoque l'indignation et on la déclare inadmissible.
- Façon certes louable de se défendre, mais faible.
- La sensibilité occidentale libérale le sent, elle se sent mal à l'aise, elle cherche une parade contre le sentiment confus que, chose nouvellement apparue en elle, les conditions du consentement à l'être sont singulièrement perturbées. Mais elle oublie tout simplement que les paradoxologues grecs ont été désamorcés, que l'action de Gorgias a été neutralisée (c'est pourquoi on peut le lire sans danger) et qu'il n'en est pas encore de même pour les thèses "révisionnistes".

C'est ce qu'il faut faire en montrant qu'elles réempruntent sans vergogne une vieille faille de notre constitution d'hommes dotés de logos, faille depuis longtemps repérée sans être pour autant jamais réduite, à savoir que l'autre me met très facilernent dans l'embarras s'il manifeste de la mauvaise volonté quant à l'évidence de ce qui est.

On peut tout de suite indiquer l'agent qui a procédé à l'annulation efficace, par la voie la plus courte (à la différence de Platon[6]), du pouvoir fascinateur du logos gorgiastique sur la sensibilité. On a nommé Aristote.
Entre le logos-Gorgias et notre acquiescement perturbable à du "il y a" irréfutable, s'est interposé Aristote, le nom emblématique d'une façon de philosopher qui entend modifier le moins possible le sentiment ordinaire de l'évidence partagée quant à l'existence. Si une thèse négationniste est aujourd'hui à nouveau "efficace", on en conclura qu'il faut recommencer l'opération-Aristote. Réactiver l'action d'Aristote sur une sensibilité par trop encline à prêter l'oreille aux sortilèges de la négation.
La réaction légitimement indignée - I'existence des chambres à gaz ne souffre pas d'être discutée, elle doit rester placée hors discussion - renvoie malgré tout à une résistance où l'on évite d'être confronté à sa propre expérience du consentir comme étant, dans l'homme, I'instance ultra-fragile où se jouent conjointement l'existence d'un "sentir le même en commun", qui fait l'humanité, et la possibilité qu'il y ait du "il y a" dispensé de toute preuve. Qu'il nous arrive de voir un arbre, si cela exige une preuve, c'est pour Aristote signe de grave maladie[7]. Et c'est sous la condition expresse que ce consentir-là ne soit pas ébranlé qu'alors et alors seulement l'existence des chambres à gaz est, au sens le plus strict, indiscutable. Les sensibles communs, c'est-à-dire, pour Aristote, la saisie universelle sensible du repos, du mouvement, de la figure, etc., sont les gardiens inflexibles du consentement.
Sans doute les négationnistes n'ont-ils officiellement que faire d'une pareille entité métaphysique. Et pour cause. M. Roques et les siens n'ont qu'un objectif: faire vaciller en vous l'expérience du consentir, vous faire vaciller quant au consentement que, par irréflexion ou pression sociale, vous auriez accordé trop vite. Or, ne consentir que preuves à l'appui, c'est tout simplement ruiner l'idée même de consentement car, par définition, le consentir aura toujours été donné trop tôt - c'est impliqué dans sa notion - au regard d'un supplément de preuve qu'il est toujours facile d'exiger et de plus en plus difficile de fournir, jusqu'à l'impossible. Bientôt, par défaut de consentement possible, c'est l'humanité qui restera interdite, et les sensibles communs ne sont que le lien minimal assurant le sentiment de la communauté humaine.
Malgré tout, il y a parmi nous un assez large accord sur le fait qu'il nous arrive de voir un arbre a vingt pas de nous, sans en connaître l'essence, et de nous dire tacitement: Tiens! un arbre! Là-dessus, il n'y a que les philosophes pour compliquer la chose:

Je suis assis au jardin avec un philosophe; il va me répétant: «je sais que ceci est un arbre», en montrant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive là-dessus, l'entend, et je lui dis: «Cet homme n'est pas fou: nous ne faisons que philosopher[8]
Il n'y aurait donc qu'un assez large accord, et pas davantage? Comme si, à tout moment, tel d'entre nous, tout à coup, troublant l'entente, pouvait s'écrier: "Qu'on me le prouve!" Scénario artificiel? Fiction de philosophe? Peut-etre n'a-t-on pas pris assez au sérieux l'attitude d'Aristote proscrivant - mieux, délégitimant d'emblée - la démarche qui voudrait qu'on démontrât l'existence des arbres qu'on a sous les yeux:
Quant à essaver de démontrer que la nature existe, ce serait ridicule; il est manifeste en effet qu'il y a beaucoup d'êtres naturels. Or, démontrer ce qui est manifeste par ce qui est obscur, c'est le fait d'un homme incapable de distinguer ce qui est connaissable par soi et ce qui ne l'est pas. C'est une maladie possible, évidemment: un aveugle de naissance peut bien raisonner des couleurs; et ainsi de tels gens ne discourent que sur des mots, sans aucune idée[9].
Aristote, parlant perception, impressionnera-t-il ceux qui entendent invalider l'idée même de témoignage, c'est-à-dire de l'évidence en différé? Ils ne se rendraient, disent-ils, qu'à des témoignages sans défaillance et strictement concordants. Mais, tous les gens de la police judiciaire le savent, un alibi à toute épreuve est le signe d'une concertation préalable en coulisse, qui a fabriqué l'harmonisation des points de vue. En somme, ce que les négationnistes exigent, c'est le genre de témoignage propre aux "gens du milieu". Or le réel s'indique - et s'indique seulement - dans la divergence et les écarts. Il suffit d'une convergence minimale non préméditée pour être mis sur la voie du réel. Bref, il n'y a pas à se laisser impressionner par les écarts, les erreurs et les défaillances de la mémoire.

Revenons à Aristote qui s'est interposé, proscrivant la démarche où la preuve du réel est exigée. C'est que, il le sait, une telle exigence est tentante, fascinante même. Il sait que, si on y cède, c'en est fait et de la possibilité de la preuve et de l'existence des choses et de la communauté des hommes sensés. De proche en proche, c'en est fait de l'être et de la connaissance, bref tout se défait à une allure vertigineuse .

Il n'empêche, le scandale a été introduit, qui pervertit le sens de la distinction entre ce qui, par soi, exige qu'on y consente et ce qui s'établit par autre chose. Aristote savait la distinction fragile quand il bataillait contre la pétition de principe[10]. Celle-ci n'est pas qu'un faux pas logique concernant les seuls spécialistes de cette discipline, elle est le logos argumentant qui met l'être au rouet: il n'y aura d'étant que s'il se démontre de lui-même, mais, la preuve fuyant à l'infini ou se paralysant d'elle-même, l'existant, laissé seul, fera figure d'indice de son inexistence.

La postérité de cette difficulté philosophique a été considérable. Voyez Kant:

C'est un scandale pour la philosophie et pour la raison humaine en général qu'on ne puisse admettre qu'à titre de croyance l'existence des choses extérieures... et, que s'il plaît à quelqu'un de la révoquer en doute, nous n'avons point de preuve satisfaisante à lui opposer[11].
Et Heidegger:
Le "scandale de la philosophie" ne consiste pas en ce que cette démonstration reste depuis longtemps encore en souffrance, mais, à l'inverse, en ce que de telles démonstrations sont encore et toujours attendues et tentées[12]
Mais il y en aura pour insister: tout cela est philosophie, et c'est faire trop d'honneur à la "petite bande abjecte" (P. Vidal-Naquet) que de les installer sur le même terrain. Cependant, dans son principe, des adversaires éristico-sophistiques d'Aristote aux négationnistes, il y va de la même démarche, qui est d'inoculer la règle suivante: ne jamais admettre d'existence - fût-elle sous vos yeux - que si elle est garantie par l'administration préalable d'une preuve, ou plutôt de la preuve maximalisée, celle où l'existant mis en question doit par soi-même fournir une preuve de lui-même, distincte de son évidence. Et, s'il s'agit d'une existence affirmée en différé - un témoignage -, la mémoire sera posée comme une fonction originairement falsificatrice, ce qui ruine du même coup l'idée même de mémoire. L'affectivité de l'homme ordinaire est scandalisée, c'est-à-dire mise en dissension avec elle-même. M. Roques et les siens auront marqué un point. Il faut donc interposer Aristote, le penseur grec qui savait que l'outrance à demander raison est ruine de tout.
Énigme: quel plaisir le logos trouve-t-il ainsi à tourmenter l'existant? quel écho paradoxal rencontre-t-il dans l'homme dont la sensibilité est spontanément jugée fiable?
Ainsi, Gorgias sera tout étonné de se retrouver en aussi mauvaise compagnie. C'est qu'il est le représentant exemplaire de ceux qui, à la faveur d'une performance productrice, sur le coup, de plaisir, dissolvent, par le biais de la violence argumentative faite à la sensation, l'acquiescement commun originaire en vertu duquel il n'y a pas à faire jouer la preuve sur les sensibles communs, purs révélateurs de l'être. Le paradoxe est toujours beau, certes, et bénéficie d'une prime de séduction (Aristote et les siens ne le savent que trop), mais il désarme celui qui en a joué, quand les choses glissent d'elles-mêmes vers ce qui, à un moment, est déclaré brutalement inadmissible
Chaque époque doit procéder, pour son compte, à une opération anti-Gorgias, à court effet, voire de courte portée. Action illustrée par l'interdit aristotélicien contre certaines demandes exorbitantes de preuve. Que la neige est blanche, ça se voit, ça suffit[13]. Sinon, le déni ou la ruine de l'être en son phénomène indubitable reste une possibilité ouverte, et la pulsion perverse à soumettre la réalité, pour qu'elle soit acceptable, aux contraintes de la réfutation préalable de son impossibilité reprendrait tous ses droits.

En dernière instance, la communauté repose sur le pacte tacite et sans cesse reconduit que chacun de ses membres refoulera pour sa part la pulsion à soumettre par lui-même l'existence des choses et les situations empiriques à l'administration préalable d'une preuve tirée de celles-ci et exhibée à côté d'elles, en conséquence de quoi il y aura le sentir en commun irréfutable des pôles majeurs de l'expérience, ces pôles qu'Aristote nommait les sensibles communs.

L'énoncé fondamental de toute cette affaire est formulé par Heidegger (Etre et Temps, § 20):

... L'"être" même ne nous "affecte" pas, c'est pourquoi il ne peut être perçu.
L'"être" n'est atteint que par la médiation de ses révélateurs (motus, figura, divisio, commente Heidegger, citant Descartes). Qui s'en rend maître pourra à volonté jouer de l'être et du non-être. D'où l'impératif aristotélicien: tenez-les hors de portée de toute manipulation, maintenez-les indéfectiblement dans le commun comme signes immédiats de la manifestation de l'être. Avec la proposition de Heidegger, on est au coeur de la philosophie classique et du débat sur l'inaccessibilité de la substance, peut-être la question métaphysique majeure.
Il faudrait donc aller chercher si loin pour empêcher la thèse négationniste de faire des ravages? C'est qu'elle a déjà entamé le "commun" de la sensibilité. C'est fait. Il y a malaise dans la communauté, ébranlée par l'irrecevable, ou, plus exactement, par la stricte délimitation de l'inadmissible. Il est plus que naturel d'être l'historien critique de l'extermination, mais quand devient-il inadmissible de soumettre les témoignages à une critique qui, insensiblement, s'en fait la destructrice délibérée? La "critique littéraire" de M. Roques, c'est l'extermination des Juifs d'Europe continuée, c'est-à-dire appliquée aux témoignages.
On peut riposter par l'indignation ou la contre-argumentation, il a paru plus urgent de stopper la déchirure et de montrer à quoi s'en prenait ultimement la visée négationniste, fût-elle aveuglée par la perversion de son délire: tout simplement à la solidarité entre la reconnaissance qu'il y a un constat de l'être et la possibilité de la communauté humaine, fondée sur un sentir en commun hors discussion. Cette fois, Heidegger sera un témoin à charge, à la suite de Descartes, à la suite d'Aristote: les doctrines peuvent diverger, toutes accordent qu'il y a des révélateurs de l'être. Par eux l'être de l'étendue est perçu, mais, en son être, il n'en dépend pas. Cela veut dire que toutes les arguties sinistres sur 1'"exacte" configuration des chambres à gaz ne sauraient entamer le fait de leur existence. On va préciser, c'est-à-dire montrer que l'examen de détail pratiqué par les "révisionnistes" est seulement destiné à brouiller dans la sensibilité une évidence massive.
On touchera bientôt au point le plus sensible de la sauvegarde du témoignage comme tel en sa possibilité même. Officiellement, disions-nous, les négationnistes n'ont que faire des sensibles communs, vieille faribole métaphysique. Cependant, en sous-main, pour discréditer le principe du témoignage, ils n'oublient pas d'en appeler à ceux-ci dans leur rôle de gardiens de l'expérience. Un exemple: le témoin Gerstein déclare, assistant à un gazage, avoir chronométré le temps pour que la mort survienne. Certaines victimes succombent plus vite que d'autres. Le témoin prend des notes. Objection négationniste: le témoin observant à travers une lucarne, comment peut-il, dans l'entassement des corps, distinguer les morts des vivants? "En effet les morts n'auraient pas pu tomber au sol[14]" (souligné par nous). Restons flegmatiques. Gerstein assiste à une scène où on ne peut plus distinguer le mouvement du repos. Les sensibles communs sont en déroute. Le témoin assiste à une scène hors expérience "ordinaire". Pour disqualifier le témoignage de Gerstein, M. Roques invoque l'impossibilité physique de faire usage du critère ordinaire qui permet de distinguer les morts des vivants. Sans le dire, sans même avoir besoin de le savoir, il en appelle donc à l'un des révélateurs privilégiés de l'expérience, la différence entre le mouvement et le repos qui, dans certaines situations, ne seraient plus distinguables. Parce qu'il est homme, M. Roques sait d'instinct qu'il ne faut pas toucher aux sensibles communs; il suggère seulement que le témoin, hors d'état de prendre appui sur ceux-ci, fait du coup référence à des expériences hors du sens commun. A brève échéance, tout le témoignage de Gerstein sera invalidé, c'est-à-dire désolidarisé de la possibilité de l'expérience partagée. Témoin trop impressionnable, en qui a vacillé le système des repères de l'expérience commune.
Or, on le rappelle, mouvement, repos, etc., généralités d'un commun accord intouchées dans leur manifestation stricte, sont le contenu formel du sentir en commun grâce auquel il y a la communauté humaine qui consent, sous peine de se décomposer elle-même, à recevoir comme fiables les témoignages de ceux qui ont été en première ligne de l'expérience irréductible: il y a eu les chambres à gaz.
Que faisait Gorgias dans le traité Du non-être vis-à-vis des révélateurs de l'être? Au lieu de les laisser à leur rôle de manifestation, il les manipulait dans le cadre de l'argumentation. Les négationnistes ne font pas vraiment autre chose. Gorgias argumentait ainsi: "Pourrait-on saisir l'être qu'on ne pourrait le formuler à aucun autre[15]", cela en vertu de la règle "aux autres, nous ne leur révélons qu'un discours qui est autre que la substance". Là, c'est le principe même du témoignage qui est atteint, et les négationnistes s'engouffrent dans une brèche possible, c'est-à-dire une confusion savamment entretenue: dans un témoignage, il y a ce dont il est fait témoignage et le comment. Le comment peut être défectueux, plein d'incertitudes, voire d'inexactitudes, il n'invalide cependant pas la distinction: on peut mal témoigner de ce dont on témoigne réellement. Les négationnistes ont saisi l'intérêt de la confusion entre le fait et le comment, ils disent: le tout du témoignage réside dans le comment; or, ici, le comment est menacé par sa profusion même, donc il n'y a pas témoignage. Une conséquence s'impose: il n'y aurait de témoignage recevable que des spécialistes de l'exposition rhétorique sans défaillance.
En écho à cela, la terrible évidence, pour les déportés, dans le moment même où ils savaient qu'ils auraient à témoigner: on ne nous croira pas.
L'essence du témoignage peut en être ruinée. Ce qu'il faut alors retenir: il n'y a pas à se laisser démonter par un témoignage sans apprêt; fût-il mal présenté, son pouvoir de révélation reste intact. Il n'y a que les maffiosi qui ont des témoignages sans défaillance, ultra-concordants. Et pour cause! Par ailleurs, la possibilité du faux témoignage à toute épreuve est sauvegardée: une convergence d'indices très bien montés pour témoigner de ce qui n'a pas eu lieu reste possible. Qu'il y ait de faux témoignages ne doit pas délégitimer la possibilité du témoignage comme tel, et ici l'exigence d'hyper-critique serait un faux pas.
On rappelle la règle en vigueur: on ne contre-argumente pas avec les négationnistes. On défend la possibilité du témoignage comme tel: avec des erreurs et des invraisemblances, un témoignage reste ce qu'il est. On doit même consentir à la non-convergence des indications car il y a plutôt là l'indice qu'on a affaire à la réalité. Dans l'homme qui témoigne du mouvement, de la grandeur ou du nombre, il y a une fiabilité qui le dépasse. C'est sans doute cela, la transmission, qui fait la communauté capable de consentir à ce qu'elle-même n'a pas vu en personne.
Si ce qui révèle l'être devait jamais tomber aux mains des praticiens de la négation, la possibilité en serait soumise au gré d'une argumentation qui a pour elle les ressources d'une persuasion faussement troublante dans sa surenchère d'exactitude. Il est vrai qu'il est invraisemblable que tant d'hommes aient pu périr dans des espaces aussi restreints. Or cet invraisemblahle est le fait historique lui-mêum;me. Là, il faut consentir, c'est-à-dire comprendre que la sensibilité doit désormais accueillir une nouvelle forme d'évidence historique: I'invraisemblable a eu lieu.
Consentir, c'est-à-dire ne pas céder à l'intimidation de l'ultra-preuve, celle qui vous demande la garantie que vous avez bien l'expérience des sensibles communs.
Les négationnistes lancent un défi, une provocation, mais il faut bien voir à qui ils s'adressent: aux historiens, disent-ils, à cette catégorie qu'ils inventent, les historiens "exterminationnistes", mais cette destination est un trompe-l'oeil. Le destinataire principal visé est tout autre, et ce n'est même pas un homme mais ce qui, en chaque homme, sent le même, de la même façon, en même temps, une fois prise tacitement par tous la décision de ne pas interrompre le consentement qui permettra ultérieurement à la communauté de pouvoir discuter. Ce défi, hélas, trouve d'avance du répondant dans le sentiment attristant d'insuffisance, partagé par la communauté, à devoir faire reposer l'être simplement sur du consentement. Mais c'est cela, être homme, et la chose n'est pas sans rappeler le scandale qui tourmentait Kant.
Le défi: Demande plus de preuves, de la preuve qui soit plus preuve, et tu verras la communauté se dissoudre et le réel s'effondrer par pans entiers. Non pas de la preuve indirecte, en différé, de simples indices, mais de la preuve à la source: il faut donc que ce qui est soit double, lui-même d'abord et, à part mais en même temps, la garantie de lui-même. Or il ne faut pas oublier que les chambres à gaz, en régime "idéal" de complet fonctionnement, impliquaient dans leur notion leur autodisparition. Elles étaient très exactement le contraire d'un monument, et ce qu'elles eurent de temporairement visible était encore un déni de leur existence. Si l'on sait quelque chose d'elles, c'est en vertu de leurs ratés et des chances de l'histoire.
Dans son "idéal de soi", la preuve aimerait se produire comme contraignante sans recours au consentement de l'autre: fantasme très exploitable, les négationnistes subtils ont compris que la preuve, toujours moins puissante que son concept, se ruine du dedans d'elle-même. Elle a donc un domaine d'opérativité très restreint, qui coïncide avec les limites mêmes de l'affectivité partagée, et ces limites sont les points d'ultra-sensibilité où l'on accordera qu'il y a, pour tous, révélation pure d'existence: mouvement, figure, grandeur, bref, ces fameux sensibles communs qu'Aristote interdit de manipuler logiquement, car on ferait alors de l'éristique à trop bon compte.
C'est du dedans de lui-même que l'exercice de la preuve se dérègle insensiblement, et M. Roques sait en profiter. Le processus de preuve commence modestement et tendanciellement s'emballe vers l'impossibilité de se voir administré. La preuve est saisie par le tourbillon vertigineux d'être assez puissante pour assurer l'être à partir de son impossibilité. Au passage, les sensibles communs auront été emportés, et il faudra démontrer, contre l'hypothèse de son impossibilité, qu'il y a bien, là, un arbre à vingt pas de vous. C'est ici qu'Aristote mettait le holà.

Comprenez bien: il ne s'agit pas d'arguties de tribunal, mais du conflit de deux familles d'affects, affect de consentement contre affect de scandale, et ce n'est un secret pour personne que le scandale est l'agent par excellence de la dissolution du consensus.
Pire, l'affect de scandale met en meilleure posture celui qui, à peu de frais, le provoque: la sensibilité, mise au défi de prouver l'évidence, est menacée, troublée qu'elle est par la nécessité de riposter, dont elle soupçonne la relance indéfinie. Sans compter la part inavouée d'elle-même, qui risque toujours de concéder quelque chose à l'irréductibilité du scandale. Il suffit maintenant d'exploiter la brèche: la stratégie de la négation est visible, elle veut introduire par le scandale une nouvelle affectivité, jamais en repos, jamais en accord avec ce qu'elle a elle-même senti, avec ce qu'elle sait que l'autre aura senti comme le même, toujours inquiète de ne pas avoir au préalable démontré l'impossible, toujours en instance de se laisser mettre au défi d'avancer des ultra-preuves. Plus rien ne repose dans le consentement; il se pourrait que désormais la sensibilité doive en permanence se tenir sur le pied de guerre contre un ennemi intérieur qui insinue:

Tant que tu n as pas prouvé le contraire, les signes de l'être militent tout autant pour son non-être.
Une répétition de l'entreprise d'Aristote s'impose pour rendre la sensibilité de l'homme insensible à ce qu'elle risque d'accueillir trop spontanément: tu seras le maître de l'Etre et du Non-Etre.
- Interposer Aristote? Idée singulière. En quoi ce lointain penseur grec pourrait-il être de quelque secours pour établir la mauvaise foi de leurs prétendus arguments?
- Ce n'est pas l'objectif; il faut seulement empêcher qu'ils gagnent et contaminent la sensibilité commune, particulièrement fragile en ce point où se raccordent en elle l'affect du sensible et l'affect d'argument. Interposer Aristote, ce n'est pas en appeler à une doctrine, mais à un agent théorique qui désimpressionne la sensibilité menacée de fascination par les menées paroxystiques, celles qui, par exemple, mettent l'être au défi d'être.
Ils voudraient, les autres, reformer la communauté sur une base qui soumettrait l'être à la contre-preuve préalablement exigible qu'il n'est pas impossible. Un nouveau consensus qui n'est que galimatias[16] Si vous n'accordez votre consentement qu'après administration de la preuve - outre que c'est un jeu d'enfant de faire monter les enchères -, qu'est-ce qu'un consentement qui, pour être accordé, a besoin de la preuve? Rousseau traitant du droit du plus fort connaissait parfaitement cette logique. Bref, une autorestriction de l'emballement de la preuve est requise.
Aristote a introduit cette règle de restriction: Ne demandez pas de démonstration qu'il y a des êtres sensibles; vous avez des yeux et ils sont fiables.

L'interposition d'Aristote doit être régulièrement réactivée, comme si son effet ne parvenait pas à venir à bout de ce qui conjointement excite et scandalise l'affectivité commune, à savoir que l'être, en son être, dépend du niveau d'exigence de l'argumentation. C'est un scénario à répétition. La stratégie aristotélicienne la plus décidée - on pourrait la monter à l'oeuvre partout (Seconds Analytiques, Topiques, Physique, Métaphysique) est de réfréner la tendance où chaque moment d'une démarche discursive exige de s'accompagner d'un supplément de garantie toujours croissant: les révélateurs directs de l'être (mouvement, repos, etc.) se verraient sommés d'être préalablement des indicateurs d'information absolument exacts avant de pouvoir exercer leur fonction de révélation. Si cela devait avoir lieu, tout est perdu. Si l'expérience du nombre ou de la grandeur comme révélateurs d'un étant subsistant doit d'abord être une mesure, voire une mensuration exacte, celle-ci se prête d'emblée à contestation.
Si la perception est l'expérience irréductible de la grandeur, si par là même, elle est révélatrice de l'étant, elle n'est pas du tout un acte de mesure. Or, disent-ils, il n'y aura perception d'un étant que si celle-ci en est la mesure exacte au nombre près, au centimètre près. Mais c'est impossible: elle n'aura pas cette exactitude, percevoir et mesurer sont des opérations hétérogènes et, précisément, ils veulent les confondre; ou plutôt ils veulent subordonner la fiabilité de la perception à un impossible pouvoir d'être mesure, pour que, finalement, il n'y ait eu perception de rien et même qu'il n'y ait pas eu perception.
Contre cette perversion, l'action d'Aristote.
Tous les hommes, bon gré mal gré, sentent en commun le même, le mouvement, la figure, la grandeur sont par soi, à titre de quasi-universaux sensibles, les signes indiscutables de l'étant. Le sentir en commun fait la communauté, plus peut-être même que le logos, et assure l'indépendance de l'être au regard de toute manipulation. Voilà bien les deux foyers conjoints que les négationnistes veulent atteindre, voire déstabiliser: l'humanité, qui, si elle veut être elle-même, doit savoir consentir en tenant pour fiable ce qui, dans un témoignage, fût-ce à son insu, atteste toujours l'être, et l'être lui-même, qu'il ne faut pas, quant à l'indication de son être-là, subordonner à la preuve.
D'où l'appel à Aristote, afin d'apaiser une sensibilité qui se croirait en défaut pour ne pas avoir démontré que ce qu'elle sent a d'emblée du répondant dans toute sensibilité. C'est pourquoi il ne s'agissait pas de contre-argumenter, mais de montrer qu'en registre négationniste les prémisses de la sensibilité ne sont plus les mêmes. Le lecteur potentiel des "démonstrations" révisionnistes se trouve d'emblée plus exposé qu'il ne le soupçonne. Il s'agit de l'en désolidariser[17].


Éléments de bibliographie proposés par la rédaction, avec l'accord de l'auteur


a) le génocide

G. Wellers, Les chambres à gaz ont existé. Des documents, des témoignages, des chiffres
Paris, Gallimard, 1981.
L'Allemagne nazie et le Génocide juif
Colloque de l'École des hautes études en sciences sociales, 1985, 608 p.
Mémoire du génocide. Recueil de 80 articles du monde juif
édité par S. Klarsfeld, Paris, CDJC, 1987, 702 p.
R. Hilberg, La Destruction des Juifs européens
Paris, Fayard, 1988 (1ère édition anglaise, 1985), 1099 p.

b) les «révisionnistes»

Nadine Fresco, "Les redresseurs de morts"
Les Temps modernes, mai 1980.
Alain Finkielkraut, L'Avenir d'une négation. Réflexion sur la question du génocide
Éd. du Seuil, 1982
Jean-François Lyotard, Le Différend
Minuit, 1984.
Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire
La Découverte, 1987.
Nadine Fresco, "Parcours du ressentiment"
Lignes, nº 2, printemps 1988.

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