Du côté grec, d'abord. Gorgias et le traité Du
non-être, où trois propositions paradoxales sont
"démontrées":
- rien n'existe;
- même s'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender
;
- même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni
l'expliquer aux autres.
Les choses ont pris naissance dans une espèce de jubilation du
logos,
capable de contraindre le réel à montrer qu'il n'était ni
de force ni de taille à se défendre. Mais tout devait
naturellement en rester là, dans le cadre d'un exercice philosophique.
Là-dessus, I'accord s'obtenait encore facilement et, en situation dite
"réelle", les droits de l'évidence retrouvaient
toute leur force.
Une convergence d'indices suffirait toujours à établir un fait,
des écarts de témoignage resteraient acceptables, le consensus se
ferait facilement: à partir d'un certain moment, une existence
empirique se passe de preuve, c'est même cela, consentir.
Le consensus est déjà un redoublement: le consensus doit se
faire sur l'exigence qu'il y ait, à partir d'un certain moment, du
consentement: on ne demandera pas de preuve inassignable. La Guerre de 14 a eu
lieu.
Du côté grec, disions-nous, mais les négationnistes
- ils
préfèrent se qualifier eux-mêmes de
"révisionnistes"
-, les plus habiles d'entre eux, du moins, se contentent de poursuivre, dans le
cas des situations réelles, ce qui fut amorcé dans le
contexte
artificiel d'une epideixis (exhibition rhétorique) grecque.
Les preuves - ils écriraient plutôt, entre guillemets,
"les
preuves" - rassemblées par ceux qui ont d'avance
"décidé"
de l'existence des chambres à gaz (dans leur idiome, ils
précisent: "homicides") font entre elles, disent-ils, un
corpus
inconsistant, plein de lacunes et de contradictions. En conséquence de
quoi il n'y a pas de preuves, au sens de ce qu'on est en droit d'attendre d'une
preuve, à savoir d'être irrécusable. Et, en histoire, ce
dont il n'y a pas de preuve, ajoutent-ils, n'existe pas. Bref, il y a eu
affabulation, les chambres à gaz fonctionnant avec projet
d'extermination n'ont pas existé.
Ne vous hâtez pas de protester et, dans une indignation
justifiée,
d'affirmer: voici les preuves. Ils répéteront
inlassablement,
cas par cas: il n'y a pas là, dans ce que vous présentez, le
moindre commencement de preuve. Mauvaise foi! Sans nul doute. Intentions
politiques claires comme le jour! Certainement. Qu'importe, ils persisteront.
Et vous n'aurez pas encore atteint leur véritable projet: ce n'est pas
de l'histoire qu'ils entendent faire, malgré leurs dires, mais modifier
irréversiblement ce qui se passe quand une communauté
consent.
On ne sait pas encore ce que consentir veut dire.
Attention d'abord à ne pas se méprendre du
côté des
Grecs, on aurait tort de croire qu'avec Gorgias il s'agissait seulement de
jouer d'une argumentation plus puissante qu'une autre. L'objectif était
tout différent: était escomptée une modification de
l'affectivité ordinaire, une altération de la sensibilité
commune, il fallait la retourner, la révulser même, en la
forçant à accepter logiquement ce que démentait
l'expérience qu'elle était en train de faire. Il lui était
révélé qu'il y a des étants et, en même
temps, on lui démontrait qu'il n'y a rien.
Malaise dans la sensibilité. Provocation bien connue de Gorgias qui,
tout en désaccordant la sensibilité et le logos, se
défendait d'être pour quelque chose dans l'usage ultérieur
qu'on pourrait faire des armes argumentatives qu'il fournissait.
- Gorgias était un grand monsieur, on en sera tous d'accord; il
n'entendait qu'exhiber à blanc la puissance du logos
sans application
pratique. Vous n'allez donc pas compromettre son traité Du
non-être avec les menées peu avouables et très
explicites
de ceux qui veulent établir l'inexistence de l'extermination.
- Le rapprochement, dira-t-on, est artificiel et lourd, en outre, de
conséquences inquiétantes. On demande cependant que, sous
bénéfice d'inventaire, il soit accordé sur un point
précis: il s'agit dans les deux cas de provoquer dans le public une
modification de l'affectivité pour le rendre de plus en plus
perméable à de l'argumentation comme telle - n'en fut-ce que le
semblant -, de plus en plus insensible à l'invocation du sensible vu,
entendu, subi. A terme, le public, en dissentiment
généralisé avec lui-même, devrait perdre jusqu'au
pouvoir de consentir. C'est exactement l'effet contraire de l'efficace tragique
: le public doit perdre les sentiments de pitié et de terreur
partagées et, en les perdant, se dissoudre comme communauté
capable de consentiment.
On n'a pas la primeur de ce rapprochement. Il a été fait par
J.-F. Lyotard, voir Le Différend[3]. On ne revendique pas
l'originalité, on souscrit. En somme, on ne dira rien de neuf par
rapport à Lyotard, on confirmera simplement par un autre accès,
en isolant pour elle-même la situation d'affect dont le trouble
scandalise celui qui en est le siège. On la formulerait ainsi:
ne pas douter un instant de l'existence des chambres à gaz et en même temps pouvoir être impressionné par ce qui, dans la thèse de M. Roques, se donne pour de l'argumentation.On demande au lecteur de consentir à envisager ce point ultra-sensible sans se hâter d'objecter: M. Roques, un tissu de contre-vérités, il n'y a pas à en être impressionné.
Etre impressionné, cela veut dire, pour la sensibilité,
être le siège d'un antagonisme d'affects: une conviction intacte,
les chambres à gaz ont existé, et une désorientation quand
on passe à la quête de la preuve pertinente. En la circonstance,
qu'est-ce qu'une preuve, pour peu qu'on vous harcèle?
Évidemment, les négationnistes ne doivent être pris au
sérieux que parce qu'ils impressionnent; s'ils ne
diffusaient pas le
malaise, ils seraient négligeables. On juge ici qu'une
contre-argumentation simplement positive ou une attitude
d'Aufklärer ne
sont pas pleinement efficaces parce qu'elles méconnaissent que les
arguments qui font un usage du rien disposent a priori d'un
avantage de
séduction, voire d'une prime d'intérêt, comme si, en nous,
la raison avait d'avance un faible pour ce qui la dément. Ce serait
être innocent que de le méconnaître.
Le traité de Gorgias voulait moins établir l'inexistence des
étants, manifestement là pour tous, que stupéfier, en
chaque homme, le rapport du logos et de la sensibilité. M.
Roques ne
vise pas un objectif du genre: la "bataille de Valmy" n'a pas eu
lieu, on a
seulement affaire à un artefact historique de propagande et il faut le
démonter. Non. Son action, menée avec une feinte
tempérance, est de pervertir la droiture de la réceptivité
- sa fiabilité - en agissant sur ce qui, en nous, acquiesce, sans
exiger suffisamment de preuves, à l'authenticité de tel ou tel
étant.
Inutile de prétendre qu'il n'argumente pas vraiment, I'apparence
suffit.
Fût-ce en le déplorant, il faut l'admettre: M. Roques est ici
simplement le représentant d'une tendance persistante de la raison
argumentative qui, à des fins de scandale porté au coeur
même du sentir en commun, exploite, avec bénéfices
politiques escomptés, des ressources philosophiques, celles du
logos
provocateur, depuis longtemps aperçues, neutralisées et toujours
renaissantes. On insistera sur ces trois temps, les moyens du logos
scandalisant ont été identifiés, neutralisés, et
ils peuvent toujours être réactivés. En conséquence,
il n'y a pas à s'indigner ni même à s'inquiéter de
la désorientation d'une sensibilité qui pourrait se sentir
à court d'arguments. Précisément, en face, ils surveillent
le scénario pour compter les points. Contre-argumenter est
méritoire, le faire dans l'affolement, pour parer au plus pressé,
de mauvaise méthode, montrer que l'objectif majeur des
négationnistes est de perturber en nous, communauté,
le moment
pertinent du consentir est un combat indispensable.
On ne soupçonne pas encore ce que le "consentir" veut
dire. Que c'est
par lui seul qu'il y a un nous possible de la communauté
humaine. Que
c'est par lui seul qu'il y a ce qu'on appelle tout simplement
l'être,
c'est-à-dire l'expérience irréfutable du il y
a. Et on ne
sait pas que le consentir, le sentir en commun qui se sait, en nous, comme
sentant le même, peut être malmené, voire interrompu.
Il aura fallu qu'il soit interrompu pour qu'il soit soupçonné.
Mais il y a des spécialistes de l'interruption du consentement,
des gens
en somme dont l'intérêt est de vous faire honte pour avoir trop
tôt acquiescé sans avoir demandé un supplément de
preuve. A toutes les époques, il y eut des gens pour vous inviter
à reprendre votre consentement. Certains étaient philosophes,
d'autres prétendent défendre la vérité de
l'histoire. Et ce scénario - que la situation créée soit
artificielle et provisoire ou qu'elle vise à rompre la transmission du
témoignage - est en déséquilibre, il est d'emblée,
au départ, à leur avantage: le doute est très aisé
à produire avec les moyens "sceptiques" les plus
élémentaires, comme si, en nous tous, quelque chose n'attendait
que cela; il est plus difficile déjà d'isoler les intentions,
d'autant qu'une certaine autonomie des procédés de
désadhésion opère par elle-même: le projet
ultra-critique a toujours recelé en lui des ressources pour aller
à l'encontre du sentiment "ordinaire" d'évidence;
plus difficile
encore de comprendre ce qui, en nous, bon gré mal gré, se
prête au jeu et laisse se défaire la présomption d'un
sentir en commun; extrêmement difficile enfin de contrer l'efficace de
l'opération, en ceci que son terrain est la disposition, très
influençable parce que non protégée, à se laisser
davantage impressionner par l'argument qui contredit l'être que par celui
qui le confirme.
Une précision sémantique s'impose: consentement ne veut
pas dire
que, de guerre lasse, du bout des lèvres, on concède. Le
consentement est l'acte par lequel, d'un commun accord tacite et sans
dissonance, on arrête le mouvement hyperbolique de la demande
de preuve
au seuil de l'expérience des "sensibles communs". Ce
dernier terme est
d'Aristote[4]. Il désigne les
faits primitifs de l'expérience,
le "mouvement", le "repos", la "figure", la
"grandeur", le "nombre",
l'"unité"... On précisera. Ces données de
l'expérience sont des butées contre lesquelles doit venir
s'éteindre toute demande de preuve. Elles sont trois fois index
sui[5]
: elles sont éprouvées en personne sur un mode insensible; elles
sont éprouvées en commun sur un mode identique; elles sont des
révélateurs directs de l'existant. Disons-le à titre de
pierre d'attente, l'ultime ressort de toute argumentation négationniste
est de demander la preuve qu'il y a de tels sensibles communs,
c'est-à-dire en fait d'en ébranler le pouvoir
révélateur direct.
Consentir, c'est, au bon moment, renoncer, d'un commun accord implicite,
à la demande de preuve supplémentaire, à la faveur de quoi
l'expérience est faite en commun qu'il y a des
révélateurs, hors discussion, de l'existant. Situation de
consentiment qu'il y a des choses, des arbres (Aristote a cru devoir y
insister), qu'il y a eu des événements à propos desquels
une surcharge d'informations dans le "comment" ne perturbe pas un
instant la
certitude du fait, cela à condition de sentir le moment exact où
il faut cesser de demander encore de la preuve. Or M. Roques ne vous pousse
qu'à cela: exigez donc un supplément de "vraie"
preuve, de cette
sorte de preuve qu'il est impossible d'administrer.
Mais n'oublions pas qu'il s'agit d'approcher au plus près du repaire
où se forge l'argumentation négationniste.
On recourra donc à une simulation. Il faudra d'abord se laisser
aller
à trouver impressionnante la thèse de M. Roques, sinon on ne
parviendra jamais à l'atteindre là où elle a son efficace,
quand, par exemple, elle exploite dans les récits et témoignages
ce qui s'apparenterait fortement à des invraisemblances invalidantes. Il
faudra même, et c'est un pas de plus, se laisser impressionner pour
découvrir comment opère l'argumentation négationniste, en
n'opposant pas tout de suite une résistance précipitée
mais sans oublier la règle de son fonctionnement: l'argumentation -
n'en fût-elle qu'un semblant - est destinée à
dérégler en nous le sens de la preuve, à faire qu'on se
trouble sur ce qui en requiert, qu'on en demande trop là où elle
n'est pas nécessaire; jamais, jamais l'argumentation (bonne ou
mauvaise, peu importe en la circonstance) ne concerne les faits, qu'il s'agisse
de les établir ou de les corriger. Et il y a plus ennuyeux encore. Dans
leurs menées peu avouables, les négationnistes - on feindra
d'avoir affaire à une tribu homogène - empruntent ou, du moins,
côtoient pendant un temps le même chemin, les mêmes
procédures que la plus haute philosophie, celle des professionnels,
rangés en deux camps solidaires, celui par qui le scandale arrive, celui
qui tente avec un succès incertain de l'étouffer. Il s'agit du
scandale irréductible qui veut que l'évidence de l'être
reste de toute façon à la merci du jeu argumentatif: pour que
l'être ne soit pas, il faut argumenter; pour qu'il soit rétabli,
il faut, de la façon la plus brève possible, argumenter pour
montrer que l'argumentation était mal venue.
Mais tout cela n'est que philosophie, et M. Roques n'est
point philosophe; il procède, dit-il, à un minutieux travail de
critique textuelle: il s'emploie à "démontrer" que les
confessions de Kurt Gerstein, document classiquement privilégié
pour établir l'existence des chambres à gaz, document majeur et
non suspect parce qu'il est fourni par un exécutant en personne de la
machine d'extermination, sont remplies d'invraisemblances.
La méthode implicite de M. Roques: l'existence des chambres
à
gaz - c'est sa première affirmation - est attestée,
confirmée par une masse de documents et de témoignages, et leur
nombre plaide a priori en faveur de l' "indiscutable".
Isolons maintenant tel
document, examinons-le, que vaut-il? Et si, pris un à un, les
témoignages se révélaient beaucoup plus fragiles que ne le
croit un consensus rapide?
Facile d'apercevoir ce qui est escompté d'un tel
procédé.
Ce document prélevé et soumis à examen, ce sera
donc les
confessions de Kurt Gerstein, c'est-à-dire plusieurs versions du
même témoignage de ce témoin tenu pour
privilégié. En somme, M. Roques insinue: la
référence globale, toujours implicitement faite à la masse
des documents pour authentifier l'action exterminatrice et dispenser de toute
discussion, ce n'est là que de la rhétorique d'intimidation. Les
documents se testent un à un et sur les détails. Chaque lecteur
pris singulièrement doit, sur chaque document, tester chaque
détail: en la matière, ce sont les micro-éléments
qui doivent, sans pression d'aucune part, faire la décision.
Émiettons un consensus qui a été soutiré sans
critique, voilà le slogan virtuel de M. Roques, "historien".
Le document-Gerstein: c'est par les détails qu'il ne tient pas,
à la condition de condenser toutes les versions pour fabriquer un
document-robot, porteur virtuel du témoignage. Les foyers de
non-concordance entre les différentes versions se mettent à
fourmiller: chacun de ces foyers est un trou dans le réel dont il y
avait à porter témoignage et devient plutôt un indice de la
non-véracité des faits rapportés, bientôt la
"preuve" paradoxale qu'aucun réel ne peut correspondre au
témoignage qui en est fait. Et le document se met à plaider pour
la puissance d'affabulation du témoin. M. Roques
"construit" vingt-neuf
points d'inconsistance dans le témoignage-Gerstein reconstitué en
discours continu, vingt-neuf points où aucun réel ne peut se
soutenir depuis l'exigence minimale de "vraisemblance".
Il faudrait citer la liste des vingt-neuf "invraisemblances".
Quelques
prélèvements à titre d'indication sont effectués,
dans cette série qui disqualifierait le réel à
établir:
(4) «A Lublin, le général SS Globocnik, qui n'avait jamais vu Gerstein ni son compagnon de voyage Pfannenstiel, leur révèle d'emblée "le plus grand secret du Reich".»Évidemment, en regroupant des invraisemblances locales, M. Roques veut susciter, chez le lecteur non averti, un sentiment d'invraisemblance globale. C'est la production de cette impression qui seule importe: faire franchir le "seuil du plausible" avec des ressorts élémentaires, contradictions dans les informations spatio-temporelles, exagérations numériques, incertitude des observations, etc.
(11) «Tas de chaussures de 35 à 40 mètres de hauteur (dans la plupart des "confessions") ou de 25 mètres (version III); dans le premier cas, il s'agirait d'une hauteur de 10 à 12 étages, et dans le second cas de 7 à 8 étages. Comment accéder à de telles hauteurs pour y placer des chaussures? De plus, ces véritables "collines" auraient été visibles de très loin à la ronde.»
(19) «Le nombre des victimes aux camps de Belzec et de Treblinka: 25 millions (version II) ou 20 millions (versions V et VI). Ces chiffres sont invraisemblables (voyez l'avis de D. Rousset au point 5).»
Mais pourquoi avoir insisté sur ce dispositif singulier, assez insolite
même: le traité du non-être de Gorgias/la thèse de
Nantes?
Pour ne pas rester bloqué sur l'impression voulue par l'entreprise
négationniste, pour rappeler qu'il s'agit d'un genre argumentatif
éprouvé, qui vise à détruire le consentir en ses
deux acceptions, l'acquiescement sur la base d'un sentir en
commun.
La volonté de science de M. Roques n'est qu'un détour et son
travail d'historien une façade, son objectif majeur est tout autre:
obtenir en chaque lecteur une rétractation du consentement, ce qui
finira bien par défaire le consensus encore majoritaire sur l'existence
des chambres à gaz.
Ce n'est pas la première fois qu'un habile rhéteur fait
procéder le sentiment d'évidence - il y a là, à
vingt pas de moi, un arbre - à un retrait du consentir, moment de
violence où la sensibilité est révulsée par rapport
à son orientation spontanée quant à la fiabilité
qu'il y a indication d'existence, moment de scandale où la
sensibilité est mise par l'argumentation en dissentiment avec ce qu'elle
sent. Ainsi, Gorgias figure assez bien, sous une forme jugée longtemps
inoffensive, le lent travail de retournement de la sensibilité
où, pas à pas, elle doit, sous la violence de l'argument,
céder sur son acquiescement. Mais, un jour, les voies du Grand Logos
paradoxal sont empruntées par des gens sans aveu qui appliquent
directement au factuel (tant d'hommes anéantis par mètre
carré) les ressources de la négation spéculative
retranchée en elle-même. Désorientation.
Il a donc été demandé ici de consentir à un
rapprochement qui lui-même va heurter la sensibilité d'un lecteur
normalement informé: compromettre ainsi la philosophie, rendre
recevable une thèse inadmissible. Si le lecteur consent, il verra
rapidement que M. Roques et alii n'ont d'autre objectif que de
corrompre en lui
son propre mouvement nécessaire d'adhésion et d'en perturber le
moment pertinent. L'établissement des faits n'est pas leur objet, mais
bien plutôt la déstabilisation du sentiment d'évidence
partagé.
Le moment est crucial, d'instinct tout le monde le sent. On s'est
accordé le droit de lire, sans risques, croyait-on, toutes les
paradoxologies grecques qui entament la croyance qu'il y a de l'être, du
mouvement, de la démonstration, etc. Et il a échappé
qu'une fois ce risque pris on ne disposait plus des ressources capables
d'arrêter en soi-même la fascination (une part de soi
pactise avec
elle, naïf celui qui l'ignore) pour les preuves qui renversent
l'évidence, pour la preuve, toujours plus exigeante qu'une preuve
supposée donnée. C'est bien sûr cette fascination qui sera
manipulée, c'est sur elle qu'il s'agit de jouer. Fascination redoutable
parce qu'elle exploite ce qui, en chaque sensibilité, est laissé
ouvert, sans défense et pressenti comme un point faible, par exemple
l'écart entre le consensus en général sur les massacres de
septembre 1792 et le désarroi, s'il fallait en fournir, toutes affaires
cessantes, une preuve un peu stricte. Car c'est cela, une
"preuve", pour M.
Roques, qu'on puisse fournir un équivalent discursif susceptible
d'impressionner davantage que l'arbre perçu à vingt pas, que ce
soit à titre de confirmation ou de déni d'être.
Essayez donc de vous rendre à cette contrainte.
On a privilégié à dessein la situation la plus
délicate: une sensibilité a été fascinée
par la violence du logos grec, capable de retourner le sentiment
ordinaire
quant à l'être et au non-être. On ne peut pas lire Gorgias
et ne pas concéder quelque chose à la violence subjugante du
logos. Alors, la même sensibilité qui a accepté la
puissance du logos supposée s'exercer à blanc
s'indignerait, dans
son trouble, quand l'argumentation embraye sur les faits et que M. Roques
établit la non-existence de ce qui a été vu en train de
fonctionner par des témoins dignes de foi? On accorderait à
Gorgias, parce qu'il s'agirait d'un exercice d'école, ce qu'on refuse
à M. Roques quand l'argumentation passe aux faits?
Objection: ce ne sont que des ressemblances accidentelles dans des
démarches qui n'ont rien de commun.
- Mais l'affectivité, parce que troublée, ne fait plus la
différence.
- C'est précisément votre montage qui l'a perturbée.
- On répond. La paradoxologie grecque est lisible sereinement parce
qu'elle a été rendue inoffensive. Mais la
"thèse de
Nantes" provoque l'indignation et on la déclare inadmissible.
- Façon certes louable de se défendre, mais faible.
- La sensibilité occidentale libérale le sent, elle se
sent mal
à l'aise, elle cherche une parade contre le sentiment confus que, chose
nouvellement apparue en elle, les conditions du consentement à
l'être sont singulièrement perturbées. Mais elle oublie
tout simplement que les paradoxologues grecs ont été
désamorcés, que l'action de Gorgias a été
neutralisée (c'est pourquoi on peut le lire sans danger) et
qu'il n'en
est pas encore de même pour les thèses
"révisionnistes".
C'est ce qu'il faut faire en montrant qu'elles réempruntent sans vergogne une vieille faille de notre constitution d'hommes dotés de logos, faille depuis longtemps repérée sans être pour autant jamais réduite, à savoir que l'autre me met très facilernent dans l'embarras s'il manifeste de la mauvaise volonté quant à l'évidence de ce qui est.
On peut tout de suite indiquer l'agent qui a procédé à
l'annulation efficace, par la voie la plus courte (à la
différence de Platon[6]), du
pouvoir fascinateur du logos gorgiastique
sur la sensibilité. On a nommé Aristote.
Entre le logos-Gorgias et notre acquiescement perturbable
à du "il y a"
irréfutable, s'est interposé Aristote, le nom emblématique
d'une façon de philosopher qui entend modifier le moins possible le
sentiment ordinaire de l'évidence partagée quant à
l'existence. Si une thèse négationniste est aujourd'hui à
nouveau "efficace", on en conclura qu'il faut recommencer
l'opération-Aristote. Réactiver l'action d'Aristote sur une
sensibilité par trop encline à prêter l'oreille aux
sortilèges de la négation.
La réaction légitimement indignée - I'existence des
chambres à gaz ne souffre pas d'être discutée, elle doit
rester placée hors discussion - renvoie malgré tout à une
résistance où l'on évite d'être confronté
à sa propre expérience du consentir comme étant, dans
l'homme, I'instance ultra-fragile où se jouent conjointement
l'existence
d'un "sentir le même en commun", qui fait
l'humanité, et la
possibilité qu'il y ait du "il y a" dispensé de
toute preuve.
Qu'il nous arrive de voir un arbre, si cela exige une preuve, c'est pour
Aristote signe de grave maladie[7]. Et
c'est sous la condition expresse que ce
consentir-là ne soit pas ébranlé qu'alors et alors
seulement l'existence des chambres à gaz est, au sens le plus strict,
indiscutable. Les sensibles communs, c'est-à-dire, pour
Aristote, la
saisie universelle sensible du repos, du mouvement, de la figure, etc., sont
les gardiens inflexibles du consentement.
Sans doute les négationnistes n'ont-ils officiellement que faire
d'une
pareille entité métaphysique. Et pour cause. M. Roques et les
siens n'ont qu'un objectif: faire vaciller en vous l'expérience du
consentir, vous faire vaciller quant au consentement que, par
irréflexion ou pression sociale, vous auriez accordé trop vite.
Or, ne consentir que preuves à l'appui, c'est tout simplement
ruiner
l'idée même de consentement car, par définition, le
consentir aura toujours été donné trop
tôt - c'est
impliqué dans sa notion - au regard d'un supplément de preuve
qu'il est toujours facile d'exiger et de plus en plus difficile de fournir,
jusqu'à l'impossible. Bientôt, par défaut de consentement
possible, c'est l'humanité qui restera interdite, et les sensibles
communs ne sont que le lien minimal assurant le sentiment de la
communauté humaine.
Malgré tout, il y a parmi nous un assez large accord sur le fait
qu'il
nous arrive de voir un arbre a vingt pas de nous, sans en connaître
l'essence, et de nous dire tacitement: Tiens! un arbre! Là-dessus, il
n'y a que les philosophes pour compliquer la chose:
Je suis assis au jardin avec un philosophe; il va me répétant: «je sais que ceci est un arbre», en montrant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive là-dessus, l'entend, et je lui dis: «Cet homme n'est pas fou: nous ne faisons que philosopher[8].»Il n'y aurait donc qu'un assez large accord, et pas davantage? Comme si, à tout moment, tel d'entre nous, tout à coup, troublant l'entente, pouvait s'écrier: "Qu'on me le prouve!" Scénario artificiel? Fiction de philosophe? Peut-etre n'a-t-on pas pris assez au sérieux l'attitude d'Aristote proscrivant - mieux, délégitimant d'emblée - la démarche qui voudrait qu'on démontrât l'existence des arbres qu'on a sous les yeux:
Quant à essaver de démontrer que la nature existe, ce serait ridicule; il est manifeste en effet qu'il y a beaucoup d'êtres naturels. Or, démontrer ce qui est manifeste par ce qui est obscur, c'est le fait d'un homme incapable de distinguer ce qui est connaissable par soi et ce qui ne l'est pas. C'est une maladie possible, évidemment: un aveugle de naissance peut bien raisonner des couleurs; et ainsi de tels gens ne discourent que sur des mots, sans aucune idée[9].Aristote, parlant perception, impressionnera-t-il ceux qui entendent invalider l'idée même de témoignage, c'est-à-dire de l'évidence en différé? Ils ne se rendraient, disent-ils, qu'à des témoignages sans défaillance et strictement concordants. Mais, tous les gens de la police judiciaire le savent, un alibi à toute épreuve est le signe d'une concertation préalable en coulisse, qui a fabriqué l'harmonisation des points de vue. En somme, ce que les négationnistes exigent, c'est le genre de témoignage propre aux "gens du milieu". Or le réel s'indique - et s'indique seulement - dans la divergence et les écarts. Il suffit d'une convergence minimale non préméditée pour être mis sur la voie du réel. Bref, il n'y a pas à se laisser impressionner par les écarts, les erreurs et les défaillances de la mémoire.
Revenons à Aristote qui s'est interposé, proscrivant la démarche où la preuve du réel est exigée. C'est que, il le sait, une telle exigence est tentante, fascinante même. Il sait que, si on y cède, c'en est fait et de la possibilité de la preuve et de l'existence des choses et de la communauté des hommes sensés. De proche en proche, c'en est fait de l'être et de la connaissance, bref tout se défait à une allure vertigineuse .
Il n'empêche, le scandale a été introduit, qui pervertit le sens de la distinction entre ce qui, par soi, exige qu'on y consente et ce qui s'établit par autre chose. Aristote savait la distinction fragile quand il bataillait contre la pétition de principe[10]. Celle-ci n'est pas qu'un faux pas logique concernant les seuls spécialistes de cette discipline, elle est le logos argumentant qui met l'être au rouet: il n'y aura d'étant que s'il se démontre de lui-même, mais, la preuve fuyant à l'infini ou se paralysant d'elle-même, l'existant, laissé seul, fera figure d'indice de son inexistence.
La postérité de cette difficulté philosophique a été considérable. Voyez Kant:
C'est un scandale pour la philosophie et pour la raison humaine en général qu'on ne puisse admettre qu'à titre de croyance l'existence des choses extérieures... et, que s'il plaît à quelqu'un de la révoquer en doute, nous n'avons point de preuve satisfaisante à lui opposer[11].Et Heidegger:
Le "scandale de la philosophie" ne consiste pas en ce que cette démonstration reste depuis longtemps encore en souffrance, mais, à l'inverse, en ce que de telles démonstrations sont encore et toujours attendues et tentées[12]Mais il y en aura pour insister: tout cela est philosophie, et c'est faire trop d'honneur à la "petite bande abjecte" (P. Vidal-Naquet) que de les installer sur le même terrain. Cependant, dans son principe, des adversaires éristico-sophistiques d'Aristote aux négationnistes, il y va de la même démarche, qui est d'inoculer la règle suivante: ne jamais admettre d'existence - fût-elle sous vos yeux - que si elle est garantie par l'administration préalable d'une preuve, ou plutôt de la preuve maximalisée, celle où l'existant mis en question doit par soi-même fournir une preuve de lui-même, distincte de son évidence. Et, s'il s'agit d'une existence affirmée en différé - un témoignage -, la mémoire sera posée comme une fonction originairement falsificatrice, ce qui ruine du même coup l'idée même de mémoire. L'affectivité de l'homme ordinaire est scandalisée, c'est-à-dire mise en dissension avec elle-même. M. Roques et les siens auront marqué un point. Il faut donc interposer Aristote, le penseur grec qui savait que l'outrance à demander raison est ruine de tout.
En dernière instance, la communauté repose sur le pacte tacite et sans cesse reconduit que chacun de ses membres refoulera pour sa part la pulsion à soumettre par lui-même l'existence des choses et les situations empiriques à l'administration préalable d'une preuve tirée de celles-ci et exhibée à côté d'elles, en conséquence de quoi il y aura le sentir en commun irréfutable des pôles majeurs de l'expérience, ces pôles qu'Aristote nommait les sensibles communs.
L'énoncé fondamental de toute cette affaire est formulé par Heidegger (Etre et Temps, § 20):
... L'"être" même ne nous "affecte" pas, c'est pourquoi il ne peut être perçu.L'"être" n'est atteint que par la médiation de ses révélateurs (motus, figura, divisio, commente Heidegger, citant Descartes). Qui s'en rend maître pourra à volonté jouer de l'être et du non-être. D'où l'impératif aristotélicien: tenez-les hors de portée de toute manipulation, maintenez-les indéfectiblement dans le commun comme signes immédiats de la manifestation de l'être. Avec la proposition de Heidegger, on est au coeur de la philosophie classique et du débat sur l'inaccessibilité de la substance, peut-être la question métaphysique majeure.
Comprenez bien: il ne s'agit pas d'arguties de tribunal, mais du conflit de
deux familles d'affects, affect de consentement contre affect de scandale, et
ce n'est un secret pour personne que le scandale est l'agent par excellence de
la dissolution du consensus.
Pire, l'affect de scandale met en meilleure posture celui qui, à
peu de
frais, le provoque: la sensibilité, mise au défi de prouver
l'évidence, est menacée, troublée qu'elle est par la
nécessité de riposter, dont elle soupçonne la relance
indéfinie. Sans compter la part inavouée d'elle-même, qui
risque toujours de concéder quelque chose à
l'irréductibilité du scandale. Il suffit maintenant d'exploiter
la brèche: la stratégie de la négation est visible, elle
veut introduire par le scandale une nouvelle affectivité, jamais en
repos, jamais en accord avec ce qu'elle a elle-même senti, avec ce
qu'elle sait que l'autre aura senti comme le même, toujours
inquiète de ne pas avoir au préalable démontré
l'impossible, toujours en instance de se laisser mettre au défi
d'avancer des ultra-preuves. Plus rien ne repose dans le consentement; il se
pourrait que désormais la sensibilité doive en permanence se
tenir sur le pied de guerre contre un ennemi intérieur qui insinue:
Tant que tu n as pas prouvé le contraire, les signes de l'être militent tout autant pour son non-être.Une répétition de l'entreprise d'Aristote s'impose pour rendre la sensibilité de l'homme insensible à ce qu'elle risque d'accueillir trop spontanément: tu seras le maître de l'Etre et du Non-Etre.
L'interposition d'Aristote doit être régulièrement
réactivée, comme si son effet ne parvenait pas à venir
à bout de ce qui conjointement excite et scandalise l'affectivité
commune, à savoir que l'être, en son être, dépend du
niveau d'exigence de l'argumentation. C'est un scénario à
répétition. La stratégie aristotélicienne la plus
décidée - on pourrait la monter à l'oeuvre partout
(Seconds Analytiques, Topiques, Physique,
Métaphysique) est de
réfréner la tendance où chaque moment d'une
démarche discursive exige de s'accompagner d'un supplément de
garantie toujours croissant: les révélateurs directs de
l'être (mouvement, repos, etc.) se verraient sommés d'être
préalablement des indicateurs d'information absolument exacts
avant de
pouvoir exercer leur fonction de révélation. Si cela devait avoir
lieu, tout est perdu. Si l'expérience du nombre ou de la grandeur comme
révélateurs d'un étant subsistant doit d'abord être
une mesure, voire une mensuration exacte, celle-ci se prête
d'emblée à contestation.
Si la perception est l'expérience irréductible de la
grandeur, si
par là même, elle est révélatrice de l'étant,
elle n'est pas du tout un acte de mesure. Or, disent-ils, il n'y aura
perception d'un étant que si celle-ci en est la mesure exacte au nombre
près, au centimètre près. Mais c'est impossible: elle
n'aura pas cette exactitude, percevoir et mesurer sont des opérations
hétérogènes et, précisément, ils veulent les
confondre; ou plutôt ils veulent subordonner la fiabilité de la
perception à un impossible pouvoir d'être mesure, pour que,
finalement, il n'y ait eu perception de rien et même qu'il n'y ait pas eu
perception.
Contre cette perversion, l'action d'Aristote.
Tous les hommes, bon gré mal gré, sentent en commun le
même, le mouvement, la figure, la grandeur sont par soi, à
titre
de quasi-universaux sensibles, les signes indiscutables de
l'étant. Le
sentir en commun fait la communauté, plus peut-être même que
le logos, et assure l'indépendance de l'être au regard
de toute
manipulation. Voilà bien les deux foyers conjoints que les
négationnistes veulent atteindre, voire déstabiliser:
l'humanité, qui, si elle veut être elle-même,
doit savoir
consentir en tenant pour fiable ce qui, dans un témoignage, fût-ce
à son insu, atteste toujours l'être, et l'être
lui-même, qu'il ne faut pas, quant à l'indication de son
être-là, subordonner à la preuve.
D'où l'appel à Aristote, afin d'apaiser une
sensibilité
qui se croirait en défaut pour ne pas avoir démontré que
ce qu'elle sent a d'emblée du répondant dans toute
sensibilité. C'est pourquoi il ne s'agissait pas de contre-argumenter,
mais de montrer qu'en registre négationniste les prémisses de la
sensibilité ne sont plus les mêmes. Le lecteur potentiel des
"démonstrations" révisionnistes se trouve
d'emblée plus
exposé qu'il ne le soupçonne. Il s'agit de l'en
désolidariser[17].
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