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Henri Madelin:
Une encyclique tardive sur l'Holocauste: La repentance contestée du Vatican
in Le Monde diplomatique (mai 1998) © Le Monde diplomatique 1998
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Nous remercions Le Monde diplomatique de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
Sous le titre « Nous nous souvenons. - Une réflexion sur la Shoah », le Vatican a publié, le 16 mars, une déclaration d'une importance capitale. Ce texte, promis il y a dix ans, émane de la Commission vaticane pour les relations avec le judaïsme ; il est précédé d'une courte introduction écrite par Jean Paul II lui-même. Est-ce cette longue attente qui a créé de l'impatience, une certaine déception, voire de l'amertume dans certains milieux ? Sa réception a été meilleure en Italie, en France et en Pologne qu'en Allemagne, en Israël et parmi des historiens et intellectuels juifs de rang international.
Alors même que s'achevait le procès de M. Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde sous l'Occupation, finalement condamné pour complicité de crimes contre l'humanité, le grand rabbin de France, M. Joseph Sitruk, a tenu à marquer l'importance de la déclaration du Vatican 1 sur le génocide des juifs. Il en a souligné trois conceptions clés : « L'appel aux chrétiens pour une prise de conscience, la reconnaissance de la spécificité de la Shoah et la culture antijudaïque diffusée par l'Eglise. »

Pour leur part, les évêques de France, le 30 septembre 1997, avaient rendu publique, au mémorial de Drancy, une déclaration de « repentance » dont la teneur était beaucoup plus précise. Ils y soulignaient que, sous le régime de Vichy, « dans leur majorité, les autorités spirituelles, empêtrées dans un loyalisme et une docilité allant bien au-delà de l'obéissance traditionnelle au pouvoir établi, sont restées cantonnées dans une attitude de conformisme, de prudence et d'abstention dictée pour une part par la crainte de représailles contre les oeuvres et les mouvements de jeunesse catholiques. Elles n'ont pas pris conscience du fait que l'Eglise, alors appelée à jouer un rôle de suppléance dans un corps social disloqué, détenait en fait un pouvoir et une influence considérables et que, dans le silence des autres institutions, sa parole pouvait, par son retentissement, faire barrage à l'irréparable. On doit s'en souvenir : au temps de l'Occupation, on ignorait encore la véritable dimension du génocide hitlérien. S'il est vrai qu'on peut citer en abondance des gestes de solidarité, on doit se demander si des gestes de charité et d'entraide suffisent à honorer les exigences de la justice et le respect des droits de la personne humaine 2 ».

La Shoah est présentée par le pape comme un « crime », une « tache indélébile de l'histoire du siècle ». Le document du 16 mars, à son tour, parle de « cet horrible génocide » qui ne peut laisser personne indifférent et surtout pas l'Eglise, « en raison de ses liens étroits de parenté spirituelle avec le peuple juif, et de son souvenir des injustices du passé ». Mais les années passées à élaborer ce texte laissent deviner combien il a été difficile à tous les responsables de l'Eglise de s'entendre avant de réussir à lui donner une portée universelle. Car il n'a pas dû être facile de convaincre, en outre, les épiscopats d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine d'entrer en repentance - la teshouva des juifs - pour un événement du passé, situé au coeur de l'Europe.

Ici et là, la déclaration du 16 mars évoque d'ailleurs la difficulté pour les contemporains de l'événement de se représenter l'horreur en train de s'accomplir. Comme l'avait écrit antérieurement Saul Friedländer : « Si les nazis ne gardèrent pas le silence sur les exécutions de chefs SA ou sur d'autres opposants politiques (...), leur attitude concernant les juifs ne fut pas la même : l'impossible fut tenté pour occulter les faits. »

Aux yeux des nazis, l'extermination des juifs représentait une mission secrète et sacrée, dont Himmler pouvait dire à ses généraux en 1943 : « Elle est une page de gloire jamais écrite, et qui ne sera jamais écrite, de notre histoire. (...) Notre tâche est d'accomplir les besognes les plus dures et, en même temps, de garder pour nous-mêmes ce que nous sommes seuls aptes à comprendre 3. »

Ayant souligné la singularité de la Shoah, l'Eglise ne cherche pas à passer sous silence d'autres per sécutions désastreuses : le génocide des Arméniens, la tragédie de l'Ukraine dans les années 30, le génocide des Gitans, sans oublier de « semblables tragédies », résultats d'idées racistes, en Amérique, en Afrique, dans les Balkans, ni les morts du Cambodge, de la Chine et de l'Union soviétique. Elle ose même s'aventurer dans l'actualité la plus brûlante en parlant du « drame du Proche-Orient, dont les composantes sont bien connues ». Les ravages de l'intégrisme musulman ne sont cependant pas nommés, ni d'ailleurs les effets destructeurs d'une certaine idéologie ultrasioniste.

Mais la déclaration du Vatican concentre toute son attention sur l'histoire tumultueuse des relations entre juifs et chrétiens. Il est clair que la présentation d'une histoire, vieille de deux mille ans, de cohabitation et de confrontations entre juifs et chrétiens ne peut comporter trop de nuances. Il n'est plus question d'imputer au peuple juif la crucifixion de Jésus. Cette réparation a été faite par Jean XXIII et le concile Vatican II (1962-1965). Mais on y explique que, à la naissance du christianisme, des « désaccords ont eu lieu entre l'Eglise primitive et le peuple juif et ses responsables, qui, dans leur attachement à la Loi, se sont opposés, violemment parfois, aux prédicateurs de l'Evangile et aux premiers chrétiens ».

De fait, la situation s'est renversée au IVe siècle, quand les empereurs romains se sont convertis à la suite de Constantin (306- 337). Pourtant, il n'est fait que trop rapidement mention des émeutes contre les juifs et des attaques contre les synagogues fomentées par la suite par des responsables ecclésiaux et des moines fanatiques sur tout le pourtour du bassin méditerranéen, et spécialement à Antioche (dans l'actuelle Turquie) et dans le delta du Nil.

Il a fallu beaucoup de temps avant que les juifs se voient reconnaître, en Europe, une pleine ci toyenneté politique. A cet égard, l'oeuvre de la Révolution française a été essentielle, en opérant une déconnexion entre l'appartenance nationale et la conviction religieuse. Ce modèle mêlant citoyenneté commune et pluralisme des choix religieux a été long à franchir le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Il suffit pour s'en convaincre de relire le Marx de La Question juive. Comme le dit la déclaration du Vatican, non sans euphémisme, « ceux qui n'étaient pas chrétiens n'ont pas toujours joui d'un statut juridique entièrement garanti ».

Tous les commentateurs l'ont bien saisi : la déclaration vaticane utilise deux concepts clés pour parler de cette confrontation historique entre juifs et chrétiens : l'antijudaïsme et l'antisémitisme. Le premier a été présent, plus ou moins fortement, tout au long de l'histoire. Il est à distinguer d'un antisémitisme que l'Eglise, comme telle, n'a pas voulu promouvoir. Mais la persécution des juifs par les nazis n'a-t-elle pas été « facilitée » par « les préjugés enracinés dans des esprits et des coeurs chrétiens » ? Il paraît clair que la filiation de l'un à l'autre est plus forte que le texte ne semble le dire.

Le document précise cependant, à juste titre, que la montée des nationalismes dans l'Europe du XIXe siècle a été contemporaine de l'apparition de théories fumeuses sur l'inégalité des races. L'Eglise catholique a toujours lutté officiellement contre ces affirmations, en particulier avec Pie XI. Les papes les ont condamnées, au nom de l'égalité des hommes et des peuples devant Dieu, en invoquant toujours « l'unité du genre humain ».

Barrer la route au « danger bolchevique »

L'antisémitisme est devenu particulièrement mortel quand il s'est imposé comme idéologie officielle avec l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir, en 1933, et l'application, par les moyens de la violence politique, des principes de Mein Kampf, qui distinguait le peuple des « Seigneurs » et celui des « esclaves ». Le document parle du paganisme de cet Etat nazi qui avait pris racine en dehors du christianisme, dont il n'hésita pas, finalement, à persécuter aussi les fidèles, comme ont pu le constater les déportés au camp de Dachau.

La déclaration rappelle quelques grands noms dans le monde catholique ayant élevé la voix contre cette perversion politico-religieuse. Elle évoque ainsi le courage de nombreux chrétiens anonymes. On ne peut juger, est-il dit en substance, « qu'au cas par cas ».

Mais le texte du Vatican reste finalement discret sur les responsabilités de la hiérarchie catholique et sur le « silence » du pape Pie XII (1939-1958), ce qui explique la violence de certaines réactions juives.

Il faut redire que Pie XII était sûrement l'une des personnes les mieux informées de la situation mondiale. On accuse le Vatican de garder des secrets sur son attitude, dans des archives qui ont été récemment ouvertes, mais seulement jusqu'à l'année 1922. Une commission d'historiens religieux a cependant travaillé sur le fond et affirme ne pas avoir trouvé de révélations qu'on aurait cherché à celer. On sait seulement qu'il y eut débat entre les instances romaines pour savoir si le pape devait élever la voix. Il est vrai que les archives allemandes, elles, sont ouvertes et qu'on n'y a pas trouvé trace de correspondance entre l'appareil nazi et le pape Pie XII, ce qui peut aussi bien renforcer la thèse du silence que souligner la non-compromission de Pie XII dans des marchandages avec Hitler et ses séides.

Pie XII, juriste de formation, connaissait bien l'Allemagne (il avait été nonce en Bavière) et ne voulait pas que les catholiques allemands soient pris en otage en cas de représailles. Il est des pays d'Europe, comme la Hollande, où des proclamations fortes de l'épiscopat en faveur des juifs ont accéléré les persécutions au lieu de les freiner. En outre, nul ne doit ignorer que la préoccupation essentielle de Pie XII était d'abord de barrer la route au « danger bolchevique », qui lui paraissait plus terrible encore que la « peste brune».

Quant à la hiérarchie catholique, il est juste de dire qu'elle a commis parfois des « dérapages », comme le reconnaît le texte français du 30 septembre 1997. Un exemple au moins est resté célèbre : il concerne l'attitude du cardinal Theodore Innitzer, archevêque de Vienne. Au lendemain de l'Anschluss et de l'entrée des Allemands en Autriche (12 mars 1938), ce dernier rend visite à Hitler et, le 15 mars, il adresse quelques directives au clergé catholique et aux fidèles de l'archidiocèse de Vienne et du Burgenland : « Ceux qui ont charge d'âmes et les fidèles, est-il dit au point 1, se rangeront sans condition derrière le grand Etat allemand et le Führer, car la lutte historique contre la criminelle illusion du bolchevisme et pour la sécurité de la vie allemande, pour le travail et le pain, pour la puissance et l'honneur du Reich et pour l'unité de la nation allemande est visiblement accompagnée de la bénédiction de la Providence. »

Le 27 mars suivant, une déclaration collective de l'épiscopat d'Autriche, datée du 18 mars, pour soutenir le camp du « oui » au rattachement de l'Autriche à l'Allemagne, est lue « dans toutes les Eglises du territoire autrichien » : « (...) Nous reconnaissons avec joie que le mouvement national-socialiste a fait et fait encore oeuvre éminente dans le domaine de la construction nationale et économique comme aussi dans le domaine de la politique sociale pour le Reich et la nation allemande, et notamment pour les couches les plus pauvres de la population... Au jour du plébiscite, il va sans dire que c'est pour nous un devoir national, en tant qu'Allemands, de nous déclarer pour le Reich allemand, et nous attendons également de tous les chrétiens croyants qu'ils sauront ce qu'il doivent à leur nation. »

Le 1er avril 1938, le cardinal Innitzer exprima au cardinal Bertram, président de la Conférence des évêques allemands réunie à Fulda, l'espoir que ces derniers se rallieraient à la déclaration de l'épiscopat autrichien sur le plébiscite (les Autrichiens se prononcèrent finalement à 99,73 % en faveur du rattachement...). Au bas de ce message, la signature du primat autrichien était précédée d'un « Und Heil Hitler ! », écrit de sa main, qui scandalisera.

Le 2 avril, le quotidien L'Osservatore romano, organe du Vatican, précise : « Nous sommes autorisés à communiquer [que la déclaration de l'épiscopat autrichien] a été rédigée et souscrite sans aucune entente préalable ou approbation postérieure du Saint-Siège, et sous l'unique responsabilité du même épiscopat 4. »

Ces temps sont révolus depuis que l'Eglise, au concile Vatican II, a fait une déclaration que rappelle le présent document du 16 mars 1998 : « L'Eglise (...), attentive à son patrimoine commun avec les juifs et poussée par l'amour spirituel de l'Evangile et non par des considérations politiques, regrette vivement la haine, les persécutions et les manifestations d'antisémitisme dirigées contre les juifs en tout temps et de toute source. »

Le document romain du 16 mars dernier insiste sur le fait que ce regard critique sur le passé, même s'il est imparfait, doit être tourné vers le futur, se faire memoria futuri. Selon ses propres mots, Jésus était un descendant de David ; Marie et les Apôtres appartenaient au peuple juif. Les juifs sont les « frères aînés » des chrétiens, et, selon saint Paul, ils sont « la racine d'un arbre dont les chrétiens sont les branches ».

Comment la branche pourrait-elle se couper de la racine qui la porte ? Ces relectures théologiques et scripturaires s'imposent désormais, avec retard et non sans certaines réticences, dans l'Eglise catholique. Elles sont le meilleur garant des nouvelles conduites que l'Eglise veut s'imposer dans ses relations avec le monde juif, traumatisé par le déroulement de la Shoah en terre européenne et chrétienne.

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