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Arnaud Spire:
Le Saint-Siège dans l'air du temps
in l'Humanité (17 mars 1998) © L'Humanité 1998
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C'est le propre du repentir d'intervenir toujours trop tard... Comment la reconnaissance par le Vatican de la part de responsabilité prise par l'Eglise catholique et romaine dans la Shoah pourrait-elle échapper à ce reproche? D'autant plus que le génocide des juifs représente aux yeux de beaucoup le crime contre l'humanité par excellence. Un de ceux dont le philosophe Vladimir Jankélévitch disait qu'ils sont 'imprescriptibles', le temps n'ayant pas de prise sur eux. C'est précisément ce qui donne à tout acte de repentance une apparence de gratuité et d'inachèvement.

Qu'il ait fallu plus de dix ans à Jean-Paul II pour venir à bout d'une promesse faite en septembre 1987 à des délégués juifs de dire enfin ce qui est juste sur la responsabilité du christianisme dans la longue histoire de l'antisémitisme, dont Auschwitz fut sans aucun doute le point culminant, n'étonnera que ceux qui ignorent combien est escarpé le chemin de l'autocritique authentique. En octobre 1997, le pape avait réuni une soixantaine d'historiens et de théologiens et leur avait fait part de sa volonté de 'condamner les interprétations erronées et injustes du Nouveau Testament, relatives au peuple juif et à sa culpabilité': 'Le racisme et notamment l'antisémitisme, avait dit le Saint-Père, sont une négation de l'identité la plus profonde de l'être humain.'

L'orientation de Jean-Paul II a-t-elle été influencée par la 'déclaration de repentance' de l'épiscopat français formulée quelques jours auparavant lors d'une cérémonie au mémorial du camp d'internement de Drancy où une demande de pardon avait été exprimée? L'Eglise catholique de France y portait rétrospectivement condamnation de son silence officiel sur les persécutions antisémites de Vichy et désignait le terreau religieux sur lequel avait fleuri 'la plante vénéneuse de la haine des juifs'. Il est bien difficile de savoir qui a influencé qui, si l'on prend en considération les visites de ce pape d'origine polonaise à Auschwitz en 1979, à Mauthausen en 1988 et à Majdanek en 1991. A chaque fois, le souverain pontife a manifesté sa sympathie aux survivants de ces camps et aux proches des victimes, encourageant les épiscopats locaux à signer des déclarations de repentance.

Hier, le Vatican a reconnu la responsabilité historique de l'Eglise dans la Shoah, non plus à travers telle ou telle responsabilité individuelle, mais en condamnant l'éducation à la haine du 'peuple déicide' favorisée jusqu'à il y a peu par la hiérarchie catholique. Il est à noter que le concile Vatican II (1962-1965), assemblée d'ouverture de l'Eglise sur le monde d'aujourd'hui, n'avait pas dit un mot sur la Shoah. Pourtant, la question controversée de savoir comment interpréter à l'époque les silences de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale était déjà publiquement posée à travers la pièce de théâtre de Rolf Hochhut, 'le Vicaire' (1963), ou l'essai de Saül Friedlander, 'Pie XII et le IIIe Reich' (1964).

Il s'agit donc d'un geste important dont la signification est double. En même temps qu'il tente de sauver la tradition d'infaillibilité papale, il conserve au catholicisme sa réputation de religion d'amour d'autrui en rompant avec 'l'enseignement du mépris' pratiqué jusqu'ici par l'institution ecclésiale. On peut certes déplorer que les archives du Vatican, dont on espérait quelque clarté, restent inaccessibles après janvier 1922. On peut regretter la partialité de l'analyse du régime nazi dont les méfaits sont considérés comme relevant de son 'paganisme' intrinsèque.

Reste qu'en reconnaissant que l'interprétation du Nouveau Testament fondée sur la culpabilité du peuple juif a généré un terreau culturel qui a largement contribué 'à assoupir les consciences lorsque a déferlé sur l'Europe la vague des persécutions antisémites', le Vatican a accompli un indéniable pas en avant. L'oecuménisme, qui est la forme religieuse du dialogue pluraliste, ne peut qu'en être renforcé. La réflexion du Vatican sur la Shoah est bien dans l'air du temps.

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