© Michel Fingerhut 1996-8 ^  

 

Pierre Vidal-Naquet:
Du côté des persécutés
Article publié dans Le Monde du 15 avril 1981, repris dans Les assassins de la mémoire,
© La Découverte 1987, réédition 1995 Le Seuil Collection Points-Histoire
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Nous remercions Pierre Vidal-Naquet et les éditions de La Découverte de nous avoir autorisés à reproduire ce texte.
On connaît cette histoire du folklore juif : dans un village de Sibérie deux vieux Juifs sont assis sur un banc. L'un d'entre eux lit un journal et dit soudain : « L'équipe de football de Sào Paulo a battu celle de Rio de Janeiro. » L'autre répond : « Est-ce bon pour les Juifs  ? ». Voilà une question que nous avons eu souvent l'occasion de nous poser au cours de ces derniers mois ; mais les réponses ne sont peut-être pas celles que beaucoup donnent ou entendent.

Une série d'attentats antisémites culmine le 3 octobre 1980 avec la bombe de la rue Copernic. Que tout cela soit mauvais pour les Juifs, qui peut en douter ? Que le gouvernement et sa police n'aient pas été à la hauteur de leur devoir, ce n'est certes pas moi qui le nierai.

Mais, du côté de certains groupes juifs, la riposte a été dégradante : la chasse à l'homme, le vitriolage de nazis réels ou imaginaires, l'emploi de la force physique la plus brutale, telles ont été quelques-unes des méthodes employées ; et il importe peu que les victimes aient été ou non d'opinions hitlériennes. En l'occurence, ce sont les moyens utilisés pour les combattre qui semblent s'inspirer du fascisme ou du nazisme.

Un publiciste catholique (1) publie en première page du Monde une Lettre ouverte à ses amis juifs où se manifeste surtout sa radicale incompréhension de ce que sont ses interlocuteurs. La place qui est donnée à ce petit pamphlet peut légitimement heurter et, pour ma part, j'ai été effectivement choqué par la publication de ce texte en une pareille place. Mais la réaction, du côté juif, a été disproportionnée. Était-il vraiment besoin de parler à ce sujet d'un éventuel boycottage du Monde ?

Un adepte de la méthode paranoïaque hypercritique, pour plagier une expression de Dali, s'efforce de démontrer que les chambres à gaz hitlériennes n'ont jamais existé. La tentative est absurde, mais, comme cela se produit à propos d'autres absurdités, une petite secte se constitue autour du professeur en mal de délire et de publicité. Elle groupe, comme d'autres sectes, quelques fous, quelques pervers et quelques flagellants, sans parler de la proportion habituelle de gogos et d'imbéciles que compte ce genre d'organisme. Un illustre linguiste accorde à l'auteur principal de ces billevesées une sorte de soutien. Du coup, on le critique, ce qui est normal, mais on met en cause la qualité de sa théorie linguistique, ce qui est absurde. N'a-t-on pas vu cent fois d'illustres savants se faire connaître par la sottise de leurs réactions en dehors de leur domaine propre ?

La pire des méthodes

Parlons un peu sérieusement de cette affaire. Je ne suis pas de ceux qui en minimisent l'importance. Voir de pareilles absurdités imprimées jusques et y compris dans des journaux sérieux est une chose qui fait mal.

Mais comment réagir d'une façon qui soit « bonne pour les Juifs ». Face à un Eichmann réel, il fallait lutter par la force des armes et, au besoin, par les armes de la ruse. Face à un Eichmann de papier, il faut répondre par du papier. Nous sommes quelques-uns à l'avoir fait et nous le ferons encore. Ce faisant, nous ne nous plaçons pas sur le terrain où se situe notre ennemi. Nous ne le « discutons » pas, nous démontons les mécanismes de ses mensonges et de ses faux, ce qui peut être méthodologiquement utile aux jeunes générations. C'est précisément pour cela qu'il ne faut pas charger un tribunal de dire la vérité historique.

C'est précisément parce que la vérité du grand massacre relève de l'histoire et non du religieux qu'elle ne doit pas prendre trop au sérieux la secte révisionniste. Il faut se faire à l'idée que cette secte existe. Est-elle, à tout prendre, plus dangereuse que la secte de Moon ?

En tout cas, la violence est, ici encore, la pire des méthodes. Le 6 février dernier, quatre personnes ont détruit plusieurs centaines de livres de la secte révisionniste chez le diffuseur de son éditeur, La Vieille Taupe. Cet acte doit être radicalement condamné.

Brûler des livres, c'est ce qui a été fait par les nazis, ou par les gardes rouges pendant la prétendue grande révolution culturelle prolétarienne. Ce sont là des méthodes abjectes et qui ne peuvent, de surcroît, que donner la palme du martyre à ceux-là mêmes qu'il faut effectivement combattre. Rien ne serait pire que de transformer le chef de la secte en une sorte de victime expiatoire des crimes d'un autre âge. Cela certainement ne serait pas bon pour les Juifs. Et puisque précisément beaucoup de ces persécuteurs en puissance se réclament de la tradition juive, qu'ils me permettent de les renvoyer à un texte, que j'extrais d'un midrash (commentaire rabbinique ancien) de Lévitique, 27, 5. C'est Rabbi Huna qui parle au nom de Rabbi Joseph : « Dieu est toujours du côté de qui est persécuté. On peut trouver un cas où un juste persécute un juste, et Dieu est du côté du persécuté ; quand un méchant persécute un juste, Dieu est du côté du persécuté; quand un méchant persécute un méchant, Dieu est du côté du persécuté, et même quand un juste persécute un méchant, Dieu est à côté de qui est persécuté ». Réfléchir sur un pareil texte et sur ce qu'il implique, voilà, certes, qui serait bon pour les Juifs.